Chapitre premier

La couverture journalistique de SOS-Racisme
par le journal Le Monde

«Notre époque médiatique neutralise et affadit le journalisme à mesure qu'elle le promeut et qu'elle le sacralise. Grands témoins de la vie qui va, les journalistes semblent devenus les oracles d'un avenir auquel ils n'auraient pas part. L'opinion commune les enferme dans une illusoire objectivité où ils se contenteraient de tenir les comptes d'apothicaire d'une actualité qui leur serait extérieure. Or, dans ce métier, nous savons que nous produisons cette réalité, que nous l'organisons et la construisons au travers de nos choix et de nos tris, de nos hiérarchies et de nos curiosités. Nous sommes aussi acteurs, impliqués par nos commentaires, nos reportages, nos enquêtes qui minimisent tel fait, en grossissent un autre, en oublient un troisième. Nous pouvons être honnêtes, nous ne serons jamais objectifs. Nous pouvons être professionnels, nous serons toujours subjectifs. C'est tromper notre monde, lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, que de nous représenter comme des êtres asexués culturellement ou politiquement, au-dessus de la mêlée, de ses drames et de ses espoirs »[1]

Edwy Plenel: La part d'ombre.

Moins proches des fondateurs de SOS-Racisme que ne le seront les journalistes de Libération, les rédacteurs du Monde ont pourtant participé en 1985 à l'établissement de la notoriété de la nouvelle association. Le Monde est en effet l'un des journaux qui a le plus publié sur SOS-Racisme[2]. La tonalité générale des articles est en moyenne beaucoup plus favorable à l'association que celle des articles publiés dans Le Figaro ou dans Le Quotidien de Paris[3]. Mais les responsables de l'association ressentent beaucoup plus durement les « attaques » envers leur organisation qu'ils perçoivent dans certains articles du Monde et, en général, dans les journaux identifiés comme « de gauche ». Les militants de l'association, très attentifs à ce qu'on dit d'elle, accueillent souvent avec un mélange d'incompréhension et de colère, les articles critiques qu'ils peuvent lire dans Le Monde ou Libération, journaux qu'ils considèrent comme « proches » et de sensibilité antiraciste. Les acteurs militants semblent penser que le succès de leur organisation peut être amoindri par les critiques publiques qui lui sont adressées. De fait, nous constaterons que le succès social de SOS-Racisme évoluera parallèlement à la tonalité générale des commentaires de presse à son égard.

La couverture que Le Monde, comme Libération, consacre à SOS-Racisme ne peut être considérée comme uniformément positive. Les choix de couverture et la tonalité des journaux à l'égard de SOS-Racisme ne peuvent être seulement rapportés aux préférences politiques des rédactions et des journalistes. Il est également nécessaire d'analyser le rôle des choix commerciaux et des stratégies de démarcation que chaque organe de presse adopte vis-à-vis de ses concurrents. Comme Louis Pinto peut repérer un « angle Nouvel Obs » qui identifie les articles de l'hebdomadaire par-delà la variété des sujets et les différences de tonalité politique des rédacteurs[4], on peut discerner un « ton Le Monde » qui tire son origine du travail de mise en forme des produits journalistiques opéré par les rédacteurs du journal et qui contribue à définir l'orientation générale des articles du titre. Dans l'espace de concurrence journalistique français Le Monde entend être le « journal de référence »[5], c'est-à-dire celui qui accomplit un travail documentaire de citation de déclarations et de documents mais également celui auquel les lecteurs et les concurrents se réfèrent pour évaluer la fiabilité ou l'importance relative d'une information. Nous verrons que si la notion de « journal de référence » est indissociablement une revendication professionnelle, une communication interne d'entreprise et un slogan commercial, la position institutionnelle du Monde rend la tonalité de sa couverture particulièrement cruciale pour l'image publique d'une organisation politique. Nous nous attacherons à donner un aperçu des articles publiés par Le Monde sur SOS en mettant en évidence les commentaires et les jugements que les rédacteurs ont portés sur l'association. En nous appuyant sur les interviews des principaux journalistes ayant écrit sur l'association, nous montrerons que les caractéristiques de la couverture de SOS par Le Monde s'expliquent en partie par la trajectoire sociale et les préférences de ceux-ci[6]. Nous analyserons les logiques de la stratégie politique, commerciale et éditoriale du journal et nous rechercherons ce que leur doit le traitement que les journalistes du Monde ont donné de SOS. Enfin, nous mettrons en évidence que les contraintes journalistiques et commerciales du Monde tendent, à partir d'un certain moment, à engendrer une tonalité systématiquement critique envers l'association.

A) En retrait de Libération : une couverture de SOS-Racisme « mesurée »

Les premiers articles que Le Monde consacre à SOS-Racisme ne sont pas défavorables à l'association. Le 21 février 1985, Le Monde publie un article non signé qui rend compte de la conférence de presse donnée le 19 février à l'hôtel Lutétia. Cet article est suivi par une tribune de Marek Halter qui dit tout le bien qu'il pense de cette initiative[7]. Toutefois, entre février et mars 1985, alors que l'association est encore inconnue, Le Monde publie peu d'articles consacrés à SOS et ne lui fait donc que peu de publicité, contrairement au Nouvel Observateur, au Matin de Paris puis à Libération. Le Monde n'anticipe pas sur la notoriété de SOS-Racisme et n'a pas l'attitude presque militante et promotionnelle qu'ont eue certains journaux vis-à-vis de SOS-Racisme. Comme nous le verrons ensuite plus en détail, l'attitude de la rédaction et des journalistes du Monde vis-à-vis de SOS-Racisme au moment de son apparition ne peut se comprendre sans analyser l'attitude générale du journal dans le traitement des informations et les stratégies de démarquage de son offre journalistique qu'il met en œuvre par rapport aux autres titres. Si la rédaction du Monde comme celles des autres journaux est attentive à la nouveauté, elle cherche à la traiter à la façon du Monde, en exhibant vis-à-vis de ses lecteurs toutes les apparences de la rigueur et de la circonspection professionnelle :

Robert Solé – Un journal est toujours à l'affût de ce qui est nouveau et important. À l'époque, le phénomène SOS-Racisme nous était apparu nouveau, et on s'y était int&eacRute;ressé normalement, comme un phénomène qui émerge, qui est nouveau, voilà [...] À partir du moment où il y avait nouveau, il était normal qu'on s'y intéresse. D'autres nous avaient peut-être devancés, l'avaient vu plus vite, avaient perçu peut-être plus vite le phénomène, mais nous on s'en est occupé à la façon du Monde. C'est-à-dire avec une certaine retenue, une certaine prudence, heu, en attendant de voir, etc.[8].

Cette retenue dans le traitement de l'information se manifeste après la mort d'Aziz Madak à Menton par une couverture plus prudente que celle du Matin de Paris et de Libération. Bruno Frappat partage le diagnostic de SOS sur le racisme et considère que les discours du Front national et leur diffusion par les médias sont en partie responsables de la montée du racisme : « les thèses qui en [le racisme] favorisent l'émergence sont médiatisées et banalisées ». Le journaliste approuve donc les actions de SOS-Racisme même s'il doute de leur efficacité sur ce qu'il appelle « la bêtise des racistes » : « Voici l'heure des réactions. Communiqués, déclarations, meetings, grève d'une heure même, organisée mardi par “SOS-Racisme” : rien là qui surprenne vraiment, les arguments sont au point. L'indignation a son prix. Mais, là aussi, elle passera. Resteront, enfouis dans la crise, incrustés dans la France des " petits blancs ", les fondements du racisme : la bêtise et la peur. On doute qu'il soit possible de les anéantir »[9]. Cependant, Le Monde n'annonce la journée d'action proposée par SOS-Racisme que par un petit article, au contraire du Matin de Paris qui consacre plusieurs cahiers spéciaux à l'initiative de l'association. Toutefois, le journal publie après les manifestations un court article assez louangeur du correspondant régional du Monde à Marseille qui rapporte l'intervention d'Harlem Désir lors de la manifestation organisée à Menton par SOS-Racisme et le MRAP[10].

    Robert Solé en retraçant l'histoire de SOS-Racisme dans un article paru quelques jours après la journée d'action pour la mort d'Aziz Madak, exprime d'ailleurs quelques réserves qu'il dit partagées par « beaucoup de Français » : « Cette campagne [du badge] a agacé beaucoup de Français. Ceux, bien sûr, qui se sentent menacés par les immigrés (“touche pas à nos femmes”, “touche pas à nos emplois”) mais aussi ceux qui ont l'impression d'être rejetés dans le camp des “racistes” parce qu'un tel slogan, formulé dans un langage “coluchien” leur paraît niais ou incongru »[11]. Toutefois, cet article est accompagné d'un autre plus favorable de Philippe Bernard sur le meeting commun de l'UEJF et de SOS-Racisme à la faculté d'Assas que le journaliste décrit comme « un véritable pied de nez collectif à “Assas la facho” » ; il ajoute que « l'espoir, les orateurs l'ont localisé dans cet amphithéâtre qui acclamait la tolérance, la société multiraciale, et sifflait l'extrême droite et les quotas d'étrangers »[12].

L'accueil fait par Le Monde à SOS-Racisme entre février 1985 et le concert de la Concorde n'est donc pas hostile sans toutefois contribuer au lancement de l'association comme celui des autres journaux identifiés à « la gauche ». Le Monde ne participe pas à la « mise à la mode » de SOS, autrement qu'en publiant quelques articles pour ne pas apparaître trop en décalage par rapport aux journaux qui se montrent beaucoup plus enthousiates[13]. Si Philippe Bernard ne paraît alors pas défavorable àl'association[14], Robert Solé semble dès ses premiers articles plutôt réservé envers une association dont il ne semble apprécier ni le langage, ni les thèmes.

Tableau 1

Répartition des articles du Monde citant SOS selon leur polarité

   période

 articles

 positifs

 articles

 neutres

 articles

 négatifs

densité

1986 03-1986

41

62 %

20

30 %

5

8 %

6

03-1986
22-08-1987

27

50 %

24

44 %

3

6 %

10

22-8-1987
05-1988

18

67 %

7

26 %

2

7 %

10

06-1988
09-1989

20

34 %

39

66 %

0

0 %

9

10-1989
15-01-1991

17

39 %

22

50 %

5

11 %

10

16-01-1991
1992

7

22 %

18

56 %

7

22 %

22

Le nombre de la colonne « densité » représente le nombre moyen de jours entre la publication de
deux articles citant SOS.

Nicolas Beau, le journaliste du Monde qui avait été chargé de couvrir les marches des « beurs » de 1983 et 1984 vient de quitter le journal lorsque paraissent les premiers articles sur SOS-Racisme. Si Nicolas Beau, qui avait eu une attitude presque militante vis-à-vis du mouvement beur[15], était resté au Monde, il est probable que le ton de ses articles aurait été aussi critique vis-à-vis de SOS que celui d'Eric Favereau de Libération avec qui il avait suivi les marches[16]. Après son départ du Monde, SOS a été couvert, non par un spécialiste des « questions de l'immigration », mais par Philippe Bernard, jeune journaliste détaché de la rubrique éducation, probablement jugée la plus proche d'un mouvement antiraciste composé de jeunes[17]. Il n'a pas, en 1985, la connaissance des « milieux antiracistes » et des « milieux beurs » qu'avait Nicolas Beau : ce n'est qu'en 1989 qu'il deviendra l'un des deux journalistes spécialisés du Monde, responsable d'une rubrique immigration renforcée. Cependant, il n'est pas engagé auprès des militants beurs, comme son prédécesseur et les premiers articles qu'il écrit sur SOS-Racisme ne sont pas défavorables à l'association. Il demande d'ailleurs plus de surface rédactionnelle pour couvrir l'association :

Philippe Bernard – Voilà c'est ça, c'est le papier que j'ai fait sur la conférence de presse de l'hôtel Lutétia. Bon, c'était vraiment petit. Moi, à l'époque je me souviens que je disais que ça valait plus. [...] Je crois que [au Monde] notre premier réflexe c'est par rapport à la mode. Moi qui étais plus jeune que maintenant et donc, dans le milieu, ayant plutôt tendance à défendre mon sujet (je ne parle pas de défendre telle ou telle cause, mais, jeune journaliste, on défend toujours les sujets qu'on traite), je me souviens très bien qu'au début j'ai insisté pour qu'on en fasse plus. Les plus anciens freinaient mes ardeurs en me disant qu'on allait voir ce que ça allait donner, mais que ce n'était pas parce qu'il y avait Coluche qui... donc bon, ça c'était au début. Après, c'est vrai que quand on a vu l'ampleur que ça prenait dans Libé ou dans L'Observateur, il y a eu des sujets plus nombreux[18].

Pour demander à sa rédaction plus de « place » pour traiter SOS-Racisme, Philippe Bernard reconnaît avoir utilisé l'importance donnée à l'association par d'autres journaux mais selon une logique professionnelle plutôt que militante. Si les rédacteurs sont jugés sur la qualité journalistique de leurs articles, ceux qui ne sont pas encore « établis » et qui sont en phase professionnelle ascendante seront enclins à vouloir traiter les sujets les plus visibles et faire valoir l'importance intrinsèque de ceux-ci pour obtenir l'attention de leurs supérieurs et une surface rédactionnelle plus grande. Toutefois, Philippe Bernard peut alors s'appuyer sur l'organisation interne du Monde qui contribue à accorder à l'antiracisme une plus grande place que dans d'autres titres. En effet, l'effort de SOS-Racisme pour mettre en scène des actions spectaculaires n'explique pas la publication de nombreux articles en dehors des actions principales de SOS. Le Monde consacre beaucoup plus d'articles à SOS-Racisme mais aussi, plus largement, aux « problèmes de racisme » et « de l'immigration » que d'autres journaux en particulier La Croix, Le Figaro, Le Quotidien de Paris ou même Le Matin de Paris[19] :

Q – Le Monde a fait plus d'articles sur SOS que des journaux comme Le Figaro...

Philippe Bernard – Mais bien sûr, mais parce que Le Monde parle beaucoup plus des manifestations antiracistes que.. Evidemment, on choisit les sujets. Consultez les journaux au lendemain des événements des banlieues, bon ben, vous connaissez bien la différence de tonalité, mais là, je crois que ce n'est pas simplement de tonalité, c'est le choix des sujets et que, oui, on a plus la sensibilité antiraciste que Le Quotidien de Paris, oui, c'est évident[20].

Cette « sensibilité antiraciste », sans doute liée à la ligne politique du journal depuis l'accession de Jacques Fauvet à la direction du Monde, s'appuie sur une hiérarchisation de l'information et de l'importance des sujets qui attribue à certains journalistes une rubrique consacrée à « l'immigration et au racisme ». Sauf durant une courte période après le départ de Nicolas Beau, le Monde a toujours disposé d'un ou plusieurs journalistes chargés d'écrire sur les « questions de l'immigration » :

Q – Le Monde est pourtant un des journaux qui écrit le plus d'articles sur l'immigration, depuis 85 et même depuis les années 70...

Robert Solé – Oui, on a beaucoup écrit sur tout ça, parce que c'était dans l'actualité..
Q – Mais vous donnez aux questions touchant à l'immigration une plus grande importance que par exemple Le Figaro ou Le Parisien ou Le Quotidien de Paris
R – Oui, mais on avait vu juste, c'était vraiment un problème qui naissait. C'est bien.. je pense. Et aujourd'hui on en parle beaucoup aussi. [...] Un quotidien c'est au jour le jour. On ne sait pas. En 86, quand on écrivait sur SOS-Racisme, on ne savait pas ce qu'allait devenir SOS, donc c'est au jour le jour, de la façon la plus honnête possible, en se trompant, en étant approximatifs, en étant incomplets. Surtout qu'à l'époque on n'était pas, enfin moi, je n'étais pas consacré à cela, j'étais en charge d'un service, on faisait ça en plus, moi tous ces articles, je les faisais en plus de mon travail. Actuellement, on est mieux outillé, on a deux personnes qui ne font que ça. Enfin, ils ne font pas que l'immigration, mais ils font essentiellement ça quand même, donc on est devenu mieux outillés, plus complets. [...] C'est toujours comme ça dans un journal, l'absence de journaliste et l'absence de place, pour bien traiter un sujet, il faut un spécialiste et de la place consacrés à ça, si vous n'avez ni l'un ni l'autre, ou l'un ou l'autre...[21].

Le nombre des articles consacrés aux « problèmes de l'immigration » par les journaux dépend donc en partie de l'existence de journalistes spécialisés dans le traitement de ce registre d'information. Dans des journaux comme Le Monde ou Libération, les actes « racistes » et les « problèmes de l'immigration » étaient considérés, bien avant la création de SOS-Racisme, comme des « questions de société » dont devait parler la presse et en particulier la presse « de gauche »[22]. La montée du Front national et les deux « marches des beurs » avaient accentué l'attention des rédactions envers les « actes de racisme » et les mouvements antiracistes et avaient donc entraîné l'accroissement, dans les journaux ayant une « sensibilité antiraciste », de la surface rédactionnelle accordée aux journalistes spécialisés. L'existence de journalistes chargés d'être attentifs aux nouvelles touchant l'immigration implique que feront l'objet d'un article, non seulement les principales informations sur l'immigration, mais aussi des informations moins importantes. En outre, pour exister professionnellement au sein de leur journal, de tels spécialistes ou « rubricards » sont conduits à proposer régulièrement à la rédaction des articles sur les sujets qu'ils traitent. Même en l'absence d'événements particuliers, les journalistes spécialisés tendent donc à engendrer des articles consacrés à leur domaine de compétence. Il est possible que le nombre relativement réduit d'articles consacrés à SOS en 1985 par Le Monde soit en partie dû à la position, au sein de la rédaction, de Philippe Bernard, à la fois jeune journaliste et rédacteur nouvellement chargé d'une rubrique qu'il ne maîtrise pas encore.

Tableau 2

Nombre d'articles publiés par chacun des organes de la
presse nationale entre 1985 et 1992


Journaux

1985

1986

1987

1988

1989

1990

1991

1992

Total

Libération

116

48

65

56

57

38

24

15

419

Le Monde

64

39

31

35

50

30

21

12

282

Le Matin

126

27

52

1

0

0

0

0

206

Le Quotidien

25

4

29

27

19

14

14

15

147

La Croix

25

4

13

7

9

7

11

14

90

Le Figaro

13

4

7

5

9

14

9

6

67

L'Humanité

14

2

11

5

6

13

8

15

74

Le Nouvel Obs

11

3

12

4

5

3

4

8

50

L'Express

2

0

10

0

3

1

4

1

21

L'EDJ

3

0

12

4

2

3

4

1

29

Total

399

131

242

144

160

123

99

87

1385

Bien que ses premiers articles consacrés à SOS n'aient pas été défavorables, Le Monde est à l'origine de la première attaque importante contre l'association : début mai 1985, le journal publie la lettre envoyée par Christian Delorme à SOS pour critiquer son « attitude hégémonique » et son manque de considération pour le mouvement « beur ». Robert Solé, qui rédige cet article non signé, considère que SOS-Racisme « ne fait [...] pas toujours l'unanimité dans les milieux antiracistes », avant de citer de larges extraits de la lettre[23]. C'est la première fois que la représentativité de SOS-Racisme à l'égard des « beurs » est publiquement remise en cause dans la presse. Deux jours plus tard, Robert Solé reprend les critiques de Christian Delorme et écrit que « depuis sa création, il y a quelques mois, cette association originale est accusée par certains de servir de paravent à tel ou tel parti politique, tandis que d'autres tentent grossièrement de la récupérer. Et, à mesure que son succès grandit [...], elle suscite des réserves chez ceux qui auraient dû être ses meilleurs alliés : les autres militants antiracistes. C'est vrai d'institutions traditionnelles comme la LICRA ou le MRAP, bousculées par un langage et des moyens nouveaux, mais aussi de jeunes maghrébins qui ne se retrouvent pas dans cette campagne d'opinion habilement médiatisée »[24]. Les dirigeants de SOS-Racisme ressentent durement cette remise en cause de leur légitimité à un moment où leur assise n'est pas vraiment assurée. Ils perçoivent cet article comme une attaque délibérée de la part de Christian Delorme, qui a envoyé la lettre au Monde et de Robert Solé qui l'a publiée.

Tableau 2bis

Nombre d'articles publiés par chacun des organes de la
presse nationale entre 1985 et 1992

Journeaux

1985

1986

1987

1988

1989

1990

1991

1992

Libération

29 %

36 %

27 %

39 %

36 %

31 %

25 %

17 %

le Monde

16 %

30 %

13 %

24 %

31 %

24 %

22 %

14 %

Le Matin

32 %

20 %

21 %

1 %

-

-

-

-

Le Quotidien

6 %

4 %

12 %

19 %

12 %

11 %

15 %

17 %

La Croix

6 %

3 %

5 %

5 %

6 %

6 %

11 %

16 %

Le Figaro

3 %

3 %

3 %

3 %

6 %

11 %

9 %

7 %

L'Humanité

4 %

2 %

5 %

3 %

4 %

11 %

8 %

17 %

Le Nouvel Obs

3 %

2 %

5 %

3 %

3 %

2 %

4 %

9 %

L'Express

1 %

0 %

4 %

0 %

2 %

1 %

4 %

1 %

L'EDJ

1 %

0 %

5 %

3 %

1 %

2 %

1 %

1 %

Le Point

0 %

-

-

-

-

-

-

-

Total

101 %

100 %

100 %

100 %

101 %

99 %

99 %

99 %

Les réticences exprimées par les journalistes du Monde durant les premiers mois d'existence de SOS-Racisme n'ont pas pour origine la simple mauvaise humeur des journalistes du quotidien ou une opposition a priori envers l'association mais relèvent au contraire des stratégies ordinaires de mise en forme des biens journalistiques proposés par le journal Le Monde. Dans l'espace de concurrence journalistique, les différents journaux se distinguent selon le mode de traitement de l'information qu'ils adoptent. Cette différenciation de la mise en forme de l'information propre à chaque titre ne concerne pas seulement les orientations politiques de journaux, différences généralement assez bien connues des lecteurs disposant d'une certaine compétence politique[25], mais aussi l'ensemble des traits caractéristiques propres au journal. Les stratégies symboliques de démarquage compétitif des produits journalistiques sur le marché de la presse sont indissociablement commerciales, politiques, et culturelles[26]. Elles visent, par la mise en valeur d'éléments distinctifs, à sélectionner et à satisfaire une fraction des lecteurs de journaux, c'est-à-dire, selon le langage propre à la presse, à prendre des « parts de marché »[27]. La mise en forme des informations propre au Monde donne au journal un ensemble de caractéristiques qui le distinguent des produits journalistiques offerts par ses concurrents[28] et tend donc à le définir comme complexe plutôt que simple, traditionnel plutôt que moderne ou « branché », sérieux plutôt que ludique ou amusant, intellectuel plutôt que populaire, « objectif » plutôt que partisan[29].
    La stratégie journalistique et commerciale du Monde est en partie issue de l'ambition de Hubert Beuve-Méry et du gouvernement français à la libération de faire un « journal de référence » qui succèderait au Temps de Paris, un « Times à la française », privilégiant la politique étrangère et la politique française, politiquement plus neutre que ses concurrents et dont le public serait constitué par les lecteurs les plus « exigeants », les cadres, les étudiants, les intellectuels, c'est-à-dire en pratique ceux dont le niveau d'instruction est le plus élevé[30]. Ce choix d'un ton « sérieux » conduisait à limiter délibérément le public susceptible d'acheter le journal mais plaçait Le Monde dans une situation de monopole sur un secteur  – la presse quotidienne haut de gamme – qui n'était pas occupé[31]. Les efforts de la rédaction pour donner au produit journalistique la forme de la rigueur et de « l'objectivité » répondait aux exigences du fondateur mais cette propriété de « neutralité » relative permettaient aussi au quotidien d'attirer des lecteurs proches de l'ensemble des sensibilités politiques et donc d'accroître le nombre des acheteurs potentiels alors qu'un journal adoptant une mise en forme aussi austère n'était sans doute susceptible d'intéresser qu'une population limitée de lecteurs[32].

    Les caractéristiques de l'offre de biens journalistiques propre à un titre tendent à sélectionner un certain type de lecteur[33]. Mais une fois constitué et stabilisé, le lectorat restreint les possibilités d'évolution de l'offre journalistique. Il est en effet difficile de modifier brutalement les propriétés d'un journal (par exemple changer radicalement de ligne politique ou d'heure de parution, devenir un quotidien populaire[34]) et donc le type de lecteur auquel il s'adresse. Les caractéristiques des lecteurs, connues au moyen d'enquêtes régulières[35], contribuent ainsi à maintenir les orientations de la rédaction du journal, qui ne peut envisager de viser un lectorat différent qu'en modifiant progressivement sa ligne rédactionnelle[36]. Le Monde, journal de l'information « rigoureuse » et « objective » est donc partiellement contraint par les propriétés de ses lecteurs de maintenir une offre journalistique de ce type[37].
   La mise en conformité des produits journalistiques concrets des rédacteurs avec les stratégies symboliques et commerciales du titre est obtenue d'une part par la sélection et la formation des journalistes embauchés, d'autre part par le contrôle de la hiérarchie du journal sur les rédacteurs[38]. Toutefois, dans le cas du Monde, qui entend se situer au plus haut de la hiérarchie professionnelle[39], le respect des règles de mise en forme du « sérieux » fait partie de l'identité professionnelle de ses journalistes et le mode d'écriture journalistique propre au titre tend à être défendu par l'ensemble des rédacteurs du journal[40]. Les profits symboliques qui sont attachés, à l'intérieur comme à l'extérieur de la profession, au fait « d'être du Monde », conduisent les journalistes à faire leurs, noblesse oblige, les contraintes de mise en forme de l'information propres au journal[41].
    Les journalistes disposent de modèles de construction des articles relativement routinisés où se succèdent, l'exposition des faits, la citation des réactions des acteurs concernés et le commentaire raisonné, de préférence légèrement critique, éventuellement séparé de l'article factuel et placé en éditorial[42]. Une des techniques rédactionnelles les plus économiques pour manifester l'indépendance et la neutralité du journal consiste à introduire dans les articles un ton critique, généralement peu appuyé mais constant envers les acteurs publics concernés. Un journaliste qui reprendrait à son compte les discours d'une organisation sans introduire, au sein de son texte, une ostensible distance critique, risquerait d'entacher son crédit professionnel, en apparaissant soit partisan, soit naïf. Cette technologie ordinaire de la prise de distance montre aux lecteurs que le journaliste reste vigilant vis-à-vis des discours des acteurs et contribue à placer le journal en position d'arbitre, en dehors ou au-dessus des luttes sociales, en situation de donner un avis « raisonnable » et « neutre ». En outre l'introduction d'un angle critique permet au journaliste de manifester son originalité et de singulariser son offre rédactionnelle. Cette pratique tend cependant à entretenir un ressentiment structurel des acteurs sociaux à l'égard de la presse.

    La concurrence symbolique et commerciale entre les journaux tend donc à structurer jusqu'au style du traitement de l'information et au contenu rédactionnel des articles. La stratégie symbolique et commerciale du Monde le conduit à prendre systématiquement de la distance vis-à-vis des acteurs publics dont il rend compte, c'est-à-dire à déployer toutes les apparences de l'objectivité et du sérieux que des lecteurs « exigeants » demandent à un « journal de qualité ». Cette pratique journalistique conduit Le Monde d'une part à publier sur SOS-Racisme beaucoup moins d'articles que les autres journaux proches de la gauche, Libération et Le Matin de Paris, mais aussi à se montrer plus rapidement critique que ceux-ci envers l'association. Le mode d'intervention de SOS, qui s'appuyait sur des personnalités de la chanson puis sur le soutien d'un concurrent du Monde (Libération) pour amener la presse à parler de lui, ne pouvait que susciter la méfiance des journalistes du Monde, habitués à des méthodes politiques plus traditionnelles. L'action de l'association ne correspondait pas au mode de fonctionnement et au type d'information privilégiés par les pratiques de mise en forme des nouvelles de rédaction du Monde[43]. L'attitude du journal par rapport à SOS-Racisme apparaît donc dictée, lors de la création de l'association, moins par des considérations de ligne politique ou rédactionnelle concernant l'immigration, que par des logiques tenant au mode d'écriture même des journalistes du Monde.

Philippe Bernard – Moi je ne peux pas parler de l'attitude du Monde par rapport à SOS, indépendamment de l'attitude du journal en général. C'est à dire, on est toujours très réticent par rapport aux modes, par rapport à tout ce qui est à la mode, bon, avec l'idée que ce qui est à la mode se démode, et peut-être encore plus à cette époque. [...] À l'époque ça n'apparaissait pas tellement comme venant du Nouvel Observateur, [...] on n'a pas de réflexe par rapport au Nouvel Observateur, par rapport au fait qu'ils apparaissent dans Le Nouvel Observateur. C'était plutôt par rapport, si je me souviens bien, par rapport au fait que Libération en faisait des tonnes depuis le début, c'est-à-dire qu'il y en avait des pages et des pages, si vous regardez les couvertures de Libé sur les manifs de SOS. [...] En volume, par rapport à ce qu'on a fait sur le rassemblement de la Concorde, on a fait un papier comme pour une manif, mais à Libé, je crois me souvenir qu'ils ont fait trois pages le samedi... [...] Libé voulait être un peu le journal officiel entre guillemets du mouvement, voulait aussi d'une certaine manière récupérer les jeunes qui allaient dans ce genre de concert. Ce qui a priori se conçoit : on peut penser que les jeunes étaient plus des lecteurs de Libé que du Monde, ce qui n'est pas forcément évident mais ça c'est une idée toute faite que les jeunes lisent plus Libé que Le Monde. En volume ce n'est pas vrai, parce que, en proportion, comme on a un tirage beaucoup plus important, les jeunes lisent plus Le Monde, enfin bon... Dès le début, bien avant qu'il y ait toute la polémique sur l'Elysée et Bianco etc., notre attitude était de ne pas se laisser prendre par une mode et par le fait qu'il y avait des vedettes. On pensait que ce n'était pas forcément en soi un événement. Là où ça a sûrement commencé à changer c'est après la Concorde, quand on a vu qu'il y avait vraiment du monde[44].

La couverture que Le Monde donne à l'association est partiellement contrainte par la façon dont les autres journaux ont traité le sujet. Si les nombreux articles que Libération publiait sur SOS au moment du premier concert apparaissaient excessifs aux journalistes du Monde, ils ne pouvaient ignorer l'importance que l'attention de la presse et de la télévision avait contribuée à donner à l'association. Pourtant, faire relativement peu d'articles sur SOS-Racisme alors que d'autres journaux comme Le Matin de Paris, Libération ou Le Nouvel Observateur en publiaient beaucoup, permettait aussi au Monde de réaffirmer sa prééminence symbolique au sein de la presse française en donnant une leçon de rigueur journalistique aux autres rédactions[45]. Mais la logique de démarcation journalistique qui conduit la rédaction du Monde à accorder plus d'attention aux sujets les plus difficiles (en particulier les aspects les plus techniques et les plus administratifs de l'action gouvernementale) et à traiter avec plus de retenue ceux auxquels ses concurrents accordent plus d'espace constitue aussi une logique commerciale dont les journalistes ne sont pas toujours inconscients[46] :

Philippe Bernard – Nous par exemple, c'est vrai en général, on est dans une situation particulière du fait qu'on est un journal du soir et qu'on ne peut pas se contenter de donner le soir la même chose que ce qu'ont lu les gens le matin[47] ; donc on est dans une situation où on cherche toujours à se démarquer voilà, à anticiper surtout, parce qu'en plus on n'est distribué que le lendemain en province. Et puis, à aller au delà, à se démarquer des modes, ou des trucs. Enfin, par rapport à un événement qui a eu lieu la veille, dont on va donc parler l'après-midi, notre seul avantage c'est d'avoir du recul par rapport au sujet. D'avoir du recul, d'avoir une doc ancienne et d'avoir des rubricards, comme on dit, très spécialisés qui connaissent bien leur domaine. Bon, c'est ça qu'on peut donner. Bon, si l'événement a eu lieu dans la nuit ou le matin, là c'est différent. Mais, donc, on cherche à se démarquer comme ça et puis je crois qu'on ne fonctionne pas du tout sur le même mode, par rapport aux journaux comme Le Figaro : là c'est une différence de choix dans les sujets quelquefois, ou en tout cas d'importance qu'on donne aux sujets. Enfin nous, nos deux références, c'est Le Figaro et Libé, et avec Libé, c'est plus une différence de formule du journal. C'est-à-dire que Libé avec ses trois ou ses cinq premières pages “événement”, pour tenir la formule, il faut quelquefois être obligé de gonfler les sujets, d'en rajouter, de gonfler, de donner beaucoup d'ampleur à des sujets parce que la formule veut ça. Nous, quelquefois, on se dit : ils en ont donné beaucoup plus que nous, donc on cherche à compenser... Sur un événement prévisible, on sait qu'ils vont faire une page là-dessus, donc on cherche à anticiper, à trouver des éclairages différents »[48].

La rédaction du Monde cherche donc, en fonction des contraintes qui s'imposent à elle, à démarquer, tant dans la forme que dans le fond, son offre journalistique de celle de ses concurrents. Les journalistes du Monde apparaissent attentifs à la concurrence de Libération, du Figaro, mais aussi à celle des journaux télévisés. Pour Philippe Bernard, si Le Monde diverge du Figaro tant dans sa ligne politique que dans le choix de ses sujets[49], Le Monde et Libération ont au contraire des lignes politiques et des modes de traitement de l'information assez proches, en partie parce que Libération cherche, depuis le début des années 80, à se rapprocher du modèle du Monde en atténuant son image de journal « de gauche » et en rapprochant son contenu rédactionnel de celui des autres journaux. Puisque la démarcation des produits journalistiques entre deux titres est d'autant plus cruciale que leurs lignes politiques apparaissent plus proches[50], Libération devient vers 1985 (lorsque Le Matin de Paris, en crise, voit ses ventes décroître) le principal concurrent du Monde[51]. Face à Libération, qui met en avant un style particulier, ainsi qu'une image à la fois plus « jeune », plus « à la mode » et plus «de gauche », Le Monde est conduit à se démarquer non pas en imitant le ton de son concurrent mais plutôt en cherchant à renforcer son image de rigueur et en prétendant donner à chaque sujet de l'actualité l'importance relative qu'il mérite « objectivement » selon les critères du « sérieux ».
   La concurrence de Libération est perçue par les journalistes du Monde dès que la nouvelle stratégie de recentrage de Serge July fait décoller les ventes de Libération. Jacques Fauvet déclare en 1982 : « Pour Libération, nous venons d'avoir les résultats d'un sondage des lecteurs et nous nous sommes aperçus que nous vivions sur une idée fausse. Nous pensions que Libération était lu surtout par des marginaux. En réalité, il atteint exactement la même cible sociologique que celle du Monde  : les étudiants, les jeunes de 15 à 24 ans, les enfants de cadres moyens ou supérieurs. Nous avons manqué de réflexe »[52]. Selon André Laurens « Le lecteur de Libération, c'est l'ancien lecteur du Monde ; même niveau socioculturel, même diplômes. C'est peut-être inquiétant, mais il vaut mieux le savoir[53].

Philippe Bernard – Notre force [au Monde] ce serait plutôt justement d'entraîner les autres plutôt que d'avoir l'oeil rivé entre guillemets sur la concurrence. Ceci dit, on ne peut pas dans la situation où sont nos lecteurs aujourd'hui, on ne peut pas penser qu'un événement qui a été traité amplement par le journal télévisé de la veille soit totalement absent du journal ou alors c'est un choix pour une raison éthique et on n'en parlera pas. On est un peu forcé d'en tenir compte, hein. Mais pour prendre des exemples récents, exemple choisi à dessein parce qu'il est favorable au Monde, la semaine dernière, sur l'interview de Pasqua, c'est nous qui avons entraîné les autres. Sur le rapport Artus sur les délocalisations c'est nous aussi, enfin on l'a publié la veille. Bon, c'est des scoops entre guillemets, qui ont entretenu le petit système médiatique pendant la semaine. Bon, l'immigration zéro, ça a discuté là-dessus pendant toute la semaine, donc notre objectif c'est plutôt d'être dans cette position-là, ne pas avoir à ramer derrière le journal télévisé ou derrière Libé, parce que là ça n'intéresse plus personne. Je crois aussi que le fait d'écrire, ça permet de prendre du recul et de dire des choses un peu plus subtiles que le journal télévisé ; d'en dire plus en volume, mais d'en dire plus aussi en recul, en analyse. Nous, notre réflexe souvent, c'est presque de réagir contre ça, presque de dire : ils en font tant de tartines, est-ce que ça vaut vraiment le coup ?, et là je pense que SOS, c'est un bon exemple pour ça, alors peut-être parce qu'on avait été trop en retrait au début et qu'après on a en quelque sorte cherché à compenser une fois que SOS faisait plus clairement de la politique et que ça rentrait plus clairement dans nos schémas et dans notre organisation du journal, ça c'est possible, mais je crois que la place qui a été accordée à SOS dans Le Monde, je la défendrais encore aujourd'hui[54].

La position dominante du Monde lui permet de « créer l'événement » simplement en produisant dans ses colonnes une interview ou une tribune d'un responsable politique, ou encore en citant des extraits d'un rapport administratif. Les journaux qui reprennent l'information après sa publication dans Le Monde tendent à lui donner raison a posteriori, alors que c'est souvent la position du Monde dans le champ médiatique qui les a contraints à s'intéresser au sujet[55]. Arrivant au troisième ou quatrième rang dans le traitement de SOS-Racisme, après Le Matin de Paris, Libération[56] et les journaux télévisés) le Monde n'a aucune plus-value journalistique à attendre de la couverture de l'association. Apparaissant comme une organisation promue par Libération, qui en « faisait des tartines », SOS-Racisme ne pouvait donc que susciter les réserves de la rédaction du Monde, tentée de lui appliquer de la manière la plus stricte l'éthique journalistique du journal et d'estimer au plus bas l'intérêt et l'importance relative de l'association[57]. La couverture donnée par Le Monde à SOS-Racisme avant le concert de la Concorde n'est pas du même ordre que celle des autres journaux « de gauche » et n'est jamais en mesure de faire venir des gens aux manifestations de SOS : peu d'articles, souvent traités en brèves (Le Monde est le journal qui fait le plus de brèves sur SOS-Racisme, voir tableau 2 ), une présentation « factuelle » qui réduit au minimum la part du commentaire. Même lorsque l'appréciation du journaliste est plutôt positive, le commentaire reste très sobre.

Philippe Bernard – Mais je crois aussi que, ça paraît très prétentieux mais on a eu plus vite plus de recul par rapport à, pas tellement par rapport à SOS puisque c'est vrai que... Il y a eu un papier de Bertrand Le Gendre que vous avez dû voir il y a 3-4 ans, mais il n'y a jamais eu de grand papier comme il y a eu dans L'Express ou dans Le Point sur l'histoire cachée de SOS. Il y a eu, on en a parlé aussi, mais il n'y a jamais eu de sujet vraiment très très long là-dessus[58].

Ne publiant jamais d'articles entièrement favorables à des acteurs publics, Le Monde n'en publie cependant pas de très défavorables. Le journal adopte envers SOS-Racisme un ton beaucoup plus neutre et moins enthousiaste que celui de Libération ou du Matin de Paris, mais cependant jamais aussi hostile que celui de L'Express, du Figaro ou du Quotidien de Paris[59]. Une pratique aussi retenue du journalisme ne pouvait servir à ses débuts le développement de SOS-Racisme qui avait besoin de l'aide de la presse lors du concert de la Concorde. Le Monde est d'ailleurs réticent à faire des articles uniquement centrés sur les acteurs publics. À part le service politique, conduit, par la logique ordinaire du traitement personnalisé des luttes pour le leadership politique, à privilégier les individus et leurs déclarations publiques, les journalistes du Monde préfèrent parler des « problèmes » eux-mêmes plutôt que des gens qui les soulèvent, en particulier dans les domaines les mieux institutionnalisés, où le « rubricard » du journal, spécialiste de son sujet depuis souvent de longues années, peut avoir le sentiment d'en savoir autant que les responsables chargés des dossiers, et peut être tenté, à la fois par la connaissance qu'il a du sujet et par la posture distanciée que cela lui procure, de proposer lui-même les orientations générales des politiques publiques[60].

Philippe Bernard – Non, mais nous, on a fait beaucoup de papiers sur le fond du problème, c'est à dire sur la double peine, sur les zones d'attente, ah oui, on en a fait beaucoup des papiers où ni le nom de SOS, ni celui d'aucune autre association n'était mentionné. C'était vraiment pas ça le problème. Il y a dû y avoir la veille de la manif [du 6 février 1993] un papier là-dessus mais sur ces questions là, avec un chapeau de dix lignes qui disait une manifestation est appelée par telle et telle organisation mais l'article n'était pas fait là-dessus et je crois me rappeler que Libé a fait pareil. Tout le monde est passé à une attitude plus raisonnable. Je vais défendre ma paroisse là, mais cette attitude était plus la nôtre depuis le début, c'est-à-dire de parler des sujets plutôt que des manifs avant qu'elles aient eu lieu »[61].
« Philippe Bernard – Mais sur la question de l'antiracisme elle-même, là, oui, on a pas mal donné de trucs, on a donné, on a fait écho à toutes les critiques sur le droit à la ressemblance[62], le droit à la différence plutôt. On a donné la parole à Taguieff, on a donné la parole à Wieviorka, on a fait écho à leurs bouquins, on a même fait écho au bouquin de Paul Yonnet. Non, je crois qu'on est assez en retrait par rapport à toutes les questions de boutique, ça, ça ne me passionnait pas tellement [...][63].

Le nombre d'articles que Le Monde consacre à SOS-Racisme durant les premiers mois de son existence dépend donc d'une part de l'attention que le journal accorde depuis de nombreuses années aux actes racistes et aux organisation antiracistes, et d'autre part de sa position au sein de la presse en France qui lui interdit de mener une campagne de soutien à SOS comme le faisaient Le Matin de Paris et Libération. La part réduite que Le Monde consacre aux mobilisations organisées par SOS-Racisme représente un choix de couverture qui est dans la logique des pratiques journalistiques ordinaires du journal.

B) Un concert pas « trop » annoncé : l'art de faire référence

Avant le concert de la Concorde, Le Monde ne participe pas à la campagne de Libération et du Matin de Paris pour annoncer l'événement. Le journal fait quatre articles avant le concert (voir tableau 3 ) : une brève de quelques lignes le jeudi 13, qui donne les noms des artistes au programme, un article court de Philippe Bernard, le vendredi 14, une autre brève et une tribune de Marek Halter le jour du concert[64], alors que Libération fait trois cahiers spéciaux les 13, 14 et 15 juin avec 23 articles pour un total de 21 pages.
    Dans son article du vendredi, Philippe Bernard écrit que « les responsables de l'association SOS-Racisme déclarent attendre cent mille personnes pour la fête musicale qu'ils organisent samedi 15 juin [...] » mais « qu'en réalité, les organisateurs tablent sur une participation beaucoup plus importante ». Il ajoute toutefois qu'après « un succès spectaculaire et une période d'état de grâce, « touche pas à mon pote » doit se défendre de multiples accusations. Dans l'opposition, on a accusé ouvertement l'association d'être soutenue, sinon d'avoir été créée de toutes pièces, par le pouvoir en place ; à gauche, on a cité le nom de deux sympathisants « suspects » de SOS : MM. Lionel Stoléru (UDF) et Jacques Toubon (RPR). Dans les milieux militants de la jeunesse maghrébine, c'est le nombre important de responsables juifs de l'association qui a été mis en cause ». Philippe Bernard glisse cependant une phrase sur le financement de la fête : « Coût de l'opération : 3 millions de francs et un nouveau sujet de polémique sur les bonnes grâces gouvernementales à l'égard de SOS-Racisme »[65]. Il est probable que les responsables de l'association n'ont pas été très satisfaits de la couverture que Le Monde faisait du concert : dans un contexte où la plupart des journaux apparaissaient très favorables à SOS, les journalistes qui faisaient des articles légèrement critiques, étaient ressentis comme hostiles.

Tableau 3

Articles du Monde consacrés aux concerts de SOS publiés 6 jours avant et 6 jours après les concerts

Année

Articles avant le concert

Articles après le concert

Total

1985

4

5

9

1986

1

3

4

1987

1

1

2

1988

1

1

2

1989

0

1

1

1990

1

1

2

1991

0

1

1

1992

1

1

2

Total

9

14

23

Après le concert, la rédaction du Monde modifie quelque peu son attitude en constatant que la fête a été un succès. L'article que Philippe Bernard écrit après le concert est beaucoup plus satisfaisant pour les responsables de l'association : « si la grande majorité des spectateurs ne portaient pas le badge à la main tendue, ils n'avaient pas choisi par hasard cette fête là [...]. Impossible de dissocier la musique de l'antiracisme ». Il ajoute : « ce ne fut ni une manifestation, ni un simple concert, mais une triomphale nuit blanche et... multicolore pour plus de 300.000 pèlerins tranquilles, réunis par la main ouverte de “touche pas à mon pote” »[66]. Robert Solé juge de son côté que, si la fête fut un succès, « l'attrait d'un concert gratuit avec vingt-cinq artistes à l'affiche, par une belle nuit d'été à la Concorde, y est certainement pour quelque chose », mais il reconnaît que « pour réunir un public aussi fervent, convaincre ces artistes de se produire sans cachet, s'assurer le concours financier et technique du ministère de la culture et bénéficier de l'appui exceptionnel de divers médias, il fallait viser juste, au bon moment, avec les mots adéquats,  – bref, répondre à un besoin de se mobiliser autrement »[67]. Il émet cependant deux réserves vis-à-vis de l'association : « contrairement à ce qu'on pourrait croire, les jeunes immigrés ne militent pas en masse à SOS-Racisme. C'est d'abord un mouvement de Français qui s'adressent aux Français » et il souligne que SOS-Racisme « a provoqué de grossières tentatives de récupération politique ou commerciale, suscité les réserves de groupes antiracistes plus anciens et la méfiance de certains beurs, tout en agaçant une partie des Français, étrangers à son langage, sinon à ses idées », thème qu'il avait déjà développé dans son article du 29 mars [68]. Robert Solé conclut son article en abordant ce qu'il considère comme la question essentielle du « problème de l'immigration », l'intégration : « SOS-Racisme ne devrait pas faire oublier la question essentielle : comment la France pourrait-elle intégrer les millions d'étrangers qui vivent légalement sur son sol et, en majorité, y resteront ? Si cette intégration exige une lutte contre la xénophobie, elle est loin de se limiter à cela. Des mesures courageuses restent à développer, pour mieux répartir les étrangers entre les communes et les quartiers, régler des problèmes de cohabitation souvent difficile, adapter l'école et la formation professionnelle »[69].

    Dans le même numéro du 18 juin, Le Monde publie également une tribune de Daniel Amson, « avocat à la cour », qui considère que les campagnes antiracistes récentes (l'auteur fait en particulier référence à celle lancée par SOS-Racisme qui avait demandé à plusieurs hommes politiques s'ils admettraient que leur fille épouse un étranger) abaissent dangereusement le seuil de vision du racisme en le confondant avec un sentiment qu'il considère comme parfaitement justifié, « l'attachement à son village » et à ses « habitudes de pensée ». L'auteur conclut en disant que « banaliser le racisme », « le voir partout et sans cesse est, à coup sûr, une grave erreur. Que certains responsables qui se proclament antiracistes gardent leur sang-froid et réservent leur indignation pour des événements qui le méritent »[70]. La rédaction du Monde a donc, après le concert de la Concorde, une tonalité nettement réservée à l'égard de l'association, aussi bien par les tribunes qu'elle accepte que par le contenu des articles de ses journalistes. Le journal est donc en fort contraste avec le reste de la presse « de gauche ».

    Au moment de la troisième marche, organisée séparément par SOS et des beurs, Le Monde publie un article de Philippe Bernard dont le titre compare l'association à un éléphant en train d'écraser des « beurs » transformés en petites fourmis[71] et dans lequel le journaliste se montre pour la première fois nettement critique envers SOS. Philippe Bernard considère d'une part que l'association s'oppose aux mouvements « beurs » qui veulent affirmer leur « droit à la préservation d'une identité culturelle » et d'autre part qu'elle est « largement subventionnée par le ministère de la culture, soutenue par le premier ministre lui-même, avec l'espoir de susciter une grande vague antiraciste dans la jeunesse avant les échéances de mars 1986 »[72]. Cette présentation fait de SOS un mouvement à la fois récupéré par le gouvernement et peu représentatif, puisque ne parvenant pas à rassembler les « beurs ». Dans un article publié un mois après, avant l'arrivée du groupe de « marcheurs » qui « devrait regrouper ceux qui, face à SOS-Racisme, défendent le principe d'une expression autonome des maghrébins »[73], Philippe Bernard écrit que « mécontents de s'être fait voler par SOS-Racisme l'idée d'une troisième marche qu'elles nourrissaient depuis longtemps, des associations de jeunes d'origine arabe se sont lancées dans une aventure parallèle. Pour tenter de rallier ces opposants, les “potes” de SOS-Racisme ont fini par intégrer à leurs slogans les revendications en faveur du droit de vote et celles concernant les discriminations à l'école et dans le domaine du logement » mais « ils ne limitent pas leur horizon à mars 1986, accusant implicitement le mouvement animé par Harlem Désir d'être une machine au service du PS »[74]. SOS est une nouvelle fois présenté dans l'article comme une organisation externe aux « beurs » et aux associations authentiquement « beurs », mais aussi comme une organisation sans revendications propres et qui ne réclame le droit de vote pour les immigrés et la fin des discriminations à l'école et en matière de logement que sous la pression des autres associations « beurs » et par simple tactique. Cette série d'articles, qui ne pouvait être que mal accueillie par les responsables de SOS-Racisme, jetait le doute sur la représentativité « beur » de l'association, élément essentiel de son dispositif de légitimation, alors que l'association était encore assez peu attaquée sur ce point dans Le Figaro ou Le Quotidien de Paris[75].

Quelques jours auparavant, lors du colloque organisé par Bernard-Henri Lévy et SOS-Racisme au théâtre de l'Athénée, Robert Solé, chef du service société du Monde, s'interroge : « peut-on tuer le racisme avec des mots ? ». L'auteur utilise le compte-rendu du colloque pour exprimer son opinion sur les « problèmes de l'immigration » : il se réjouit que « l'idée que les immigrés devraient faire des concessions, “raboter” un peu leurs particularités pour s'intégrer à la société française, ne fait plus pousser des cris d'orfraie à leurs défenseurs attitrés ». Il conclut son article en citant l'intervention d'un « maghrébin de l'assistance » qui tend à montrer que les problèmes en banlieue n'opposent pas les Français et les immigrés mais leurs sont communs : « “J'en ai assez de n'entendre parler des immigrés que sous l'angle de la morale et du fait divers. J'habite une cité HLM de banlieue. Nous avons les mêmes problèmes que les Français. Les mêmes problèmes d'insécurité, et pas de bus après 21 heures” »[76]. Nous voyons se dessiner les thèmes que Robert Solé défendra constamment dans les articles qu'il va consacrer entre 1985 et 1991 aux « problèmes de l'immigration » et à SOS-Racisme : l'assimilation des immigrés est souhaitable et nécessaire ; pour cela ils doivent renoncer (« raboter ») à leurs particularismes les plus irritants pour la population d'accueil. En contrepartie, l'Etat doit faire un effort pour « l'intégration » de ces populations, notamment en matière d'urbanisme et de lutte contre le chômage et l'échec scolaire. Accuser de « racisme » ceux qui rejettent les immigrés ne constitue donc pas, aux yeux de Robert Solé, une analyse adéquate de la situation et ne fait qu'accroître les tensions entre « communautés ». Il reprocha donc successivement à SOS de trop insister sur le « racisme », puis de prôner « la France multiculturelle » et enfin d'être favorable au « droit à la différence » :

Robert Solé – J'ai toujours eu une petite réticence et de nombreuses conversations et discussions avec Harlem Désir. Je n'ai pour ma part, instinctivement, jamais été favorable à l'accent mis sur l'antiracisme. J'ai toujours été favorable, au contraire, à la ressemblance, à un certain droit à la ressemblance. Dans mes articles vous trouverez cette expression très très tôt, avant qu'elle ne devienne banale. Vous allez retrouver ça, probablement, et j'ai souvent pensé, écrit, en tout cas discuté en privé, toujours pensé qu'ils auraient mieux fait de s'appeler SOS-Intégration et pas SOS-Racisme, et je n'ai pas changé d'avis. Moi je n'ai pas, je ne pense pas avoir changé d'avis à l'égard de SOS-Racisme, j'ai toujours été un petit peu réticent à cette attitude. Et aujourd'hui encore je le suis, même avec ou sans SOS-Racisme, chaque fois qu'on met l'accent sur le racisme, au lieu de mettre l'accent sur la ressemblance, sur l'intégration, je suis réticent, donc moi, j'ai toujours eu cette réserve[77].

La couverture plutôt mitigée du Monde s'explique donc aussi en partie par les préférences du responsable de la rédaction, chargé, au service société, de la couverture de SOS-Racisme. Si Robert Solé assure ne pas être fondamentalement hostile à SOS-Racisme et à ses responsables, qui lui apparaissent « sympathiques » et qui « mobilisent les jeunes » pour la bonne cause, il critique toutefois l'insistance de SOS à lutter contre « le racisme », qui lui paraît plus constituer un symptôme qu'un problème en lui-même. Il est aussi très réservé sur ce qu'il perçoit comme la défense, par SOS, des immigrés en tant qu'immigrés, c'est-à-dire en tant qu'ils sont différents des Français « de souche ».

Robert Solé – J'ai toujours eu, à la fois une sympathie pour des gens sympathiques, qui lançaient un mouvement sympathique et qui mobilisaient des jeunes, et en même temps cette réticence. Donc quand Taguieff dit cela [critique de l'antiracisme “différencialiste”], moi, j'ai l'impression d'avoir depuis des années écrit ça, avant même la naissance de SOS-Racisme. Si vous retrouvez des articles, il me semble avoir essayé de parler d'intégration, de tout ça, je veux dire, j'ai ce sentiment, je me trompe peut-être, donc je ne me souviens pas d'avoir attendu Taguieff pour écrire de telles choses, ou pour prendre une certaine distance, je me trompe peut-être[78].

L'intérêt que Robert Solé porte aux questions touchant à l'immigration provient en partie de sa trajectoire personnelle : il déclare être un immigré de la « première génération » et semble recommander pour l'ensemble des immigrés le mode d'insertion dans la société française qu'il a vécu, sans considérer que ce type d'intégration puisse être plus difficile pour des immigrés issus de milieux sociaux et de pays différents, dans un contexte économique (fort taux de chômage des jeunes non qualifiés) beaucoup moins favorable :

Robert Solé – Je ne sais pas si vous m'interviewez sur mes idées personnelles ou sur Le Monde, je ne sais pas, mais je suis pour le modèle dit français, traditionnel, d'assimilation. Je pense que ça n'empêche absolument pas chacun de garder, dans sa vie privée, des pratiques traditionnelles. Moi-même je suis un immigré de la première génération, et j'ai dans ma vie privée des coutumes, toutes sortes de choses qui peuvent parfaitement être conservées, mais je suis pour un modèle d'assimilation, parce que je n'en vois pas d'autre pour un pays comme la France. Je ne vois pas pourquoi on refuserait à des musulmans, ce qu'on a accepté pour des Portugais, pour des Italiens et d'autres. Chaque fois qu'on recule là-dessus, on arrive à des catastrophes comme aujourd'hui. [...] Je ne pense pas que le problème soit tellement ethnique, il est culturel. Ou bien il y a une volonté, à la fois du pays d'accueil et des gens qui viennent de s'assimiler, et à ce moment là, l'école, en particulier, joue ce rôle, et tout le monde l'accepte ; ou bien on remet ça en question, on dit que chacun a le droit, comme en Angleterre ou ailleurs, de garder des coutumes, ses lois, ses règles : je ne veux pas faire de gymnastique, je veux porter un voile, j'exige des règles particulières et on sort du modèle traditionnel. Alors peut-être que le modèle traditionnel français est dépassé, je ne sais pas. Moi, je ne le pense pas. Mais s'il n'est pas dépassé, il faut l'appliquer. Et je ne vois pas pourquoi on l'appliquerait différemment à des musulmans[79].

Ayant lui-même vécu l'expérience de « l'intégration », Robert Solé pense que les immigrés de la première et de la seconde génération doivent faire un effort dans leur comportement public pour se rapprocher de la population française[80]. Il affirme défendre ce qu'il appelle « le modèle français d'intégration » qui aboutirait à une assimilation complète dans le pays d'accueil tout en permettant la préservation des pratiques identitaires d'ordre privé[81]. Selon lui, une certaine hostilité envers des immigrés ayant des coutumes différentes est inévitable tant que resteront difficiles les conditions de logement et d'emploi dans les quartiers où vivent les immigrés et les Français les plus défavorisés. Il pense donc que l'angle du racisme n'est pas approprié pour aborder la question de l'immigration et des relations entre la population « française de souche » et les populations immigrées ou « d'origine immigrée » :

Q – Mais l'insistance de SOS sur le racisme, est-ce que ce n'était pas surtout un moyen d'embarrasser le gouvernement de Chirac en rapprochant les thèses du FN de celles de Charles Pasqua et des « durs » du gouvernement ?

Robert Solé – Je ne sais pas, je ne sais pas, je crois que beaucoup de gens à l'époque mettaient l'accent sur le racisme, et beaucoup de gens aujourd'hui continuent à le faire. Et ça nous conduit tout droit à une impasse parce que ce n'est pas comme ça qu'on va résoudre le problème, c'est trop facile. Le problème des banlieues aujourd'hui..., le racisme c'est une part du problème seulement, ce n'est qu'une part. Non, ils avaient trouvé, ils étaient partis quand même d'une réaction saine, de bons sentiments et d'une réaction saine, ils étaient partis là-dessus. Je ne pense pas qu'il y ait eu de calcul vraiment tactique à ce point. Et avec du flair médiatique, ils ont lancé leur concept, leur petite main, leur truc, ça a marché quelque temps, et ça a donné l'impression d'un très grand mouvement alors que c'était une coquille vide, comme beaucoup d'associations...[82].

Robert Solé paraît beaucoup plus attentif au détail des prises de position de SOS-Racisme sur les « problèmes de l'immigration » que les journalistes du Figaro et du Quotidien de Paris, beaucoup plus soucieux de dénoncer les arrière-pensées politiques de l'association. Chef du service société du Monde à partir de 1985, ses responsabilités dans la rédaction auraient dû lui interdire d'accorder autant d'attention, et donc d'articles, à la rubrique « antiracisme et immigration » : « Robert Solé – [...] À l'époque, moi je n'étais pas consacré à cela, j'étais en charge d'un service. On faisait ça en plus, moi, tous ces articles, je les faisais en plus de mon travail »[83]. Robert Solé semble donc avoir pris particulièrement à cœur, sans doute en raison de son expérience personnelle de l'immigration, le traitement par Le Monde des « problèmes des banlieues » et s'être personnellement impliqué dans la détermination de la ligne rédactionnelle du journal :

Robert Solé – Ça dépend beaucoup des personnes, je pense que si ça n'avait pas été moi qui avais écrit ces différents articles pendant quelques années sur tous ces sujets, je ne suis pas sûr que Le Monde aurait donné exactement la même tonalité, ça dépend beaucoup des personnes, ce qu'on a écrit, la façon dont on a traité, le Code de la nationalité, tout ça, c'était moi qui le faisais avec ma sensibilité. D'ailleurs en analysant bien Le Monde vous verriez des différences de sensibilités, dans toutes ces questions, beaucoup[84].

Le Monde jugera donc fréquemment l'action de SOS-Racisme en fonction de la distance séparant les propositions de l'association de la politique recommandée par le chef du service société du journal. Cependant, comment expliquer que Robert Solé qui soutiendra avec constance dans ses articles l'idée d'une politique « d'intégration » des populations immigrées, ait été réservé vis-à-vis du discours, pourtant proche, que SOS-Racisme a défendu à partir de l'Heure de vérité d'Harlem Désir ? Après quelques articles écrits entre août et novembre 1987 où il se montre assez favorable aux nouvelles propositions sur l'intégration de SOS-Racisme[85], Robert Solé reprend assez vite ses critiques, d'une part parce que l'association continue de tenir un discours dénonçant le « racisme » et les « racistes » auquel Robert Solé est hostile, d'autre part parce qu'il juge que les responsables de SOS instrumentalisent l'antiracisme, en particulier durant la cohabitation et la campagne présidentielle de 1988. Il semble en particulier avoir été déçu par l'attitude de SOS durant la manifestation du 29 novembre 1987 : alors que l'article qui précède le rassemblement est plutôt favorable et salue les propos « modérés et tolérants »[86] qu'Harlem Désir tient depuis sa participation à l'émission l'Heure de vérité, celui qui le suit met nettement en cause son caractère politisé[87]. Robert Solé juge que SOS et les organisateurs de la manifestation ont délibérément écarté les hommes politiques de la majorité susceptibles de participer : « on cherchait en vain dans la foule quelques responsables de la majorité gouvernementale. Au moins ceux qui sont ouvertement acquis à la cause : les Hannoun, Stasi, Malhuret...
Leur présence, souhaitée par certains organisateurs, aurait donné une autre allure à la manifestation. Mais n'avait-on pas fait en sorte, ici ou là, de les décourager ? Seraient-ils venus entendre des slogans de combat associant Jean-Marie Le Pen et Charles Pasqua ? »[88]. Robert Solé paraît considérer que la politique d'intégration des populations d'origine immigrée ne doit pas être transformée en enjeu politique, mais doit au contraire faire l'objet d'un « consensus » entre les partis, peut-être pour éviter qu'elle ne soit remise en cause à chaquealternance[89]. Cependant, le chef du service société du Monde peut difficilement critiquer explicitement l'action politique des responsables d'une association « de gauche » alors que le journal va quelque mois plus tard soutenir la candidature de François Mitterrand[90]. On peut en outre faire l'hypothèse qu'au sein du Monde, journal qui accorde une attention particulière à la vie politique, il ne serait pas légitime pour un membre de la rédaction de condamner une organisation pour le simple motif qu'elle mène une action politique et qu'elle cherche à mettre en difficulté le gouvernement, en particulier si cette organisation est « de gauche ». L'insistance de Robert Solé à attaquer l'aspect programmatique du discours de l'association, alors même qu'il défend une politique d'intégration très proche, s'expliquerait alors par la difficulté de mettre en cause l'utilisation de l'antiracisme à des fins politiques par les dirigeants de SOS. « L'affaire des foulards » permettra ainsi à Robert Solé de critiquer sévèrement SOS-Racisme en restant sur le terrain de l'antiracisme ; l'association ne sera alors même plus créditée d'un discours original ou précurseur sur le thème de « l'intégration » :

Après avoir beaucoup parlé de racisme, SOS s'est donné comme leitmotiv l'intégration. L'ennui, c'est que tout le monde a adopté le terme y compris des gens comme Charles Pasqua, ancien promoteur des charters pour le Mali, et Valéry Giscard d'Estaing, qui donne l'impression depuis quelque temps de chasser sur les terres du Front national. [...] Il faut bien que SOS-Racisme précise ce qu'il entend exactement par intégration. Car autant ce terme est clair sur le plan économique, autant il prête à confusion sur le plan social et culturel. Partis d'un cri du cœur (« touche pas à mon pote »), Harlem Désir et ses amis se trouvent contraints cinq ans plus tard, de définir un modèle de société[91].

La tonalité des articles du Monde consacrés à SOS-Racisme provient donc en partie de l'appréciation agacée puis hostile que Robert Solé porte sur les actions et les propositions de SOS. Sa position au sein de la rédaction lui permet soit d'écrire lui-même les articles consacrés aux problèmes de l'immigration, soit de choisir les journalistes qui écriront les articles. Philippe Bernard, plutôt bienveillant à l'égard de l'association durant les premiers mois de 1985 deviendra lui aussi de plus en plus critique. Toutefois, l'humeur des journalistes du Monde se manifestera selon les règles rédactionnelles ordinaires du journal : il n'est pas possible pour Le Monde de prendre aussi clairement position contre l'action de SOS-Racisme que Le Figaro et Le Quotidien de Paris, surtout vis-à-vis d'une organisation associée à « la gauche ». Il n'y aura donc jusqu'en 1992 que peu d'articles clairement hostiles à l'association, c'est-à-dire dont l'acidité soit discernable sans équivoque par un lecteur non prévenu.

C) La cohabitation : l'art de la « neutralité » politique

La nouvelle configuration[92] politique instaurée par la victoire de l'opposition aux législatives de 1986 transforme partiellement la manière dont Le Monde est susceptible de rendre compte de l'action de SOS-Racisme. Le projet de réforme du Code de la nationalité et la présence de députés du Front national à l'Assemblée contribuent à faire des « problèmes de l'immigration » un enjeu électoral et un thème de tribunes et de débats particulièrement présent dans les journaux. Puisque la ligne de clivage sur l'immigration se confond alors largement avec les frontières de « la droite » et de « la gauche », Le Monde est soumis à des logiques contradictoires. Alors que la majorité des acteurs politiques cherchent, dans la perspective des élections de 1988, à accentuer la différenciation des offres politiques et à développer des techniques d'enrôlement des médias, Le Monde s'efforce de concilier une ligne politique « de gauche » qui l'a conduit à s'engager durant les campagnes présidentielles de 1974 et 1981 et une stratégie de neutralisation politique relative de ses produits rédactionnels. L'image encore non-politisée de SOS-Racisme permettra au journal de rendre compte des actions de l'association en négligeant leurs aspects les plus directement politiques pour ne s'attacher qu'à leur contenu « strictement antiraciste ». Ce n'est que dans la dernière phase de la campagne électorale que Le Monde soulignera l'engagement politique de SOS. Entre 1986 et 1988, le service société demeure donc seul en charge de l'association et affecte de la considérer comme une organisation antiraciste ordinaire, alors que Le Figaro et Le Quotidien de Paris dénoncent avec une vigueur croissante le caractère partisan de son action.

    L'action ordinaire et d'apparence strictement antiraciste de SOS reste donc, durant la cohabitation du ressort du service société et de son responsable, Robert Solé. Les réserves de celui-ci ne se manifestent pas seulement dans la tonalité des commentaires portés sur les actions de SOS mais aussi sur le nombre d'articles écrits. Si Le Monde cite plus souvent l'association que la plupart des journaux c'est surtout parce qu'il consacre plus d'articles à l'antiracisme et aux « problèmes des immigrés » : le journal publie proportionnellement moins d'articles dont SOS est le principal sujet[93]. Le Monde est par ailleurs le journal qui comporte la plus forte proportion d'articles citant SOS en dehors des principales périodes d'action de l'association[94] : ses journalistes sont plus attentifs que ceux des autres journaux (excepté Libération) à l'actualité antiraciste quotidienne dans laquelle SOS n'est qu'un des acteurs, mais accordent comparativement moins d'articles aux principaux événements organisés par SOS[95]. C'est particulièrement vrai lors des concerts de 1986 et 1987 auxquels le Monde consacre des articles à la fois moins nombreux et moins longs que ceux de Libération[96]. En outre, les articles du Monde sont généralement écrits après les concerts et ne concourent pas à la publicité des rassemblements. Ainsi en 1986, Le Monde ne fait paraître aucun article écrit par un journaliste avant le concert, mais seulement une courte tribune de Marek Halter[97]. En 1987, la seule brève publiée avant le concert se contentera d'indiquer que celui-ci est financé par la cinquième chaîne.

    Chacune des principales actions de SOS durant la cohabitation sera une nouvelle occasion pour Robert Solé de mettre en cause l'association. Après le concert de 1986, il amorce la critique de l'association sur le thème du « droit à la différence » : « une “France multiculturelle ?” Attention au poids des mots. Ces dernières années, les défenseurs des immigrés ont beaucoup insisté sur le “respect des différences”. Trop peut-être. N'est-il pas au moins aussi important d'afficher les ressemblances ? ». Il ajoute que « [SOS-Racisme] ne peut se cantonner dans une défense des “droits acquis”. Il lui faut préciser ses idées sur l'intégration des immigrés dans la société française et mettre en valeur tout ce qui progresse en ce sens. [...] La deuxième génération est souvent plus intégrée qu'on ne le croit »[98]. Lors du débat sur la réforme du Code, Robert Solé prône une nouvelle fois une politique d'intégration des « populations d'origine étrangère » et reproche implicitement à SOS-Racisme d'attaquer la réforme du Code de la nationalité pour des raisons essentiellement électorales : « Ce débat filandreux [sur la réforme du Code de la nationalité] a fait oublier que les vrais problèmes de l'immigration sont ailleurs : Dans les HLM, les écoles, les agences de l'emploi. Une politique de l'immigration reste à définir et à appliquer. [...] Cette bataille pour l'intégration est peut-être moins payante électoralement que le code de la nationalité, mais, à l'évidence, beaucoup plus importante »[99]. Avant l'Heure de vérité d'Harlem Désir en août 1987, Robert Solé se demande : « À quoi a servi SOS-Racisme ? N'a-t-il pas été incapable d'enrayer la montée du Front national ? Ne l'aurait-il pas même favorisée en agaçant ou en effrayant un certain nombre de Français ? »[100]. Et lors de la manifestation conjointe de l'Unef-Id et de SOS-Racisme le 29 novembre 1987, si le journaliste du Monde admet que SOS-Racisme a changé son discours, c'est pour mieux souligner que l'association a défendu le « droit à la différence » : « Manifester pour “l'intégration” est une relative nouveauté. Jusqu'à présent, les défenseurs des immigrés descendaient surtout dans la rue pour dénoncer le racisme ou pour affirmer un “droit à la différence”. Peu à peu s'est imposée l'idée que les immigrés désireux de rester en France méritaient d'abord d'être des citoyens comme les autres ».

    Pourtant, le Monde ne publie aucun article aussi hostile à SOS-Racisme que ceux qui paraissent régulièrement dans Le Quotidien de Paris et Le Figaro (voir tableau 1). Entre 1985 et 1988 seuls dix articles du Monde ont été codés négatifs, soit environ 7 % de l'ensemble des articles de l'échantillon. En dehors des principales manifestations antiracistes et des périodes où l'immigration fait partie des principaux sujets traités par le journal, Robert Solé écrit peu et ne fait pas de SOS une cible régulière. Ses critiques sont d'ailleurs souvent peu explicites pour un lecteur ordinaire. La plupart des nombreux articles du Monde concernant les actions de SOS sont soit non signés, soit écrits par des journalistes non spécialisés qui ne montrent pas d'hostilité particulière envers l'association[101]. Ces articles sont généralement courts et ne comportent que rarement de commentaires de la part du rédacteur. La couverture du Monde est donc, comparativement à celle d'autres journaux, très attentive aux initiatives que peut prendre SOS et, au jour le jour, moins défavorable que la seule lecture des articles de Philippe Bernard et de Robert Solé pourrait le laisser penser. SOS est d'ailleurs l'organisation antiraciste que Le Monde cite le plus[102]. Par ailleurs, lorsque l'événement dont le journal doit rendre compte dépasse le strict cadre antiraciste, le service société n'est plus seul en charge du traitement du sujet. Ainsi, après l'ampleur des réactions politiques suscitées par la participation d'Harlem Désir à l'Heure de vérité, c'est l'ensemble de la rédaction qui prend en charge la plupart des articles publiés le lendemain de l'événement. L'éditorialiste Bruno Frappat se demande ainsi « comment ne pas céder au charme de ... Désir ? L'apparition à “l'Heure de vérité” du président de SOS-Racisme aura fait passer, dans la touffeur de ce tardif été, comme un coup de fraîcheur. [...] Après tant de personnages défilant devant la France assemblée pour proférer semi-vérités, fausses confidences et s'indigner dans l'artifice, Harlem Désir est apparu, dans la manière, comme l'exact contraire des maîtres du ballet politicien. Aux questions pernicieuses (voire hargneuses) il répond dans la limpidité. Aux pièges mal tendus par un Henri Amouroux vraiment mal luné, il oppose une “candeur” qu'on peut juger “étudiée” comme le dit Le Figaro, mais qui “passe très bien”[103]. Bruno Frappat considère que si Harlem Désir « a donné le sentiment de parler juste, c'est peut-être tout simplement qu'il pense juste » et il le cite en exemple aux hommes politiques professionnels[104]. Il juge les nouvelles propositions d'Harlem Désir à la fois « modérées », « pragmatiques », « prudentes », « légalistes », « consensuelles », et conclut en estimant que « ce cocktail inspiré par une philosophie des droits de l'homme très classiquement républicaine, qui ne l'approuverait ? »[105].

    De même, lors de la campagne présidentielle de 1988, les initiatives de l'association en faveur de la candidature de François Mitterrand sont traitées non pas par les journalistes du service société, comme c'était le cas depuis 1985, mais par ceux du service politique. Ceux-ci tendent bien sûr à prêter moins d'attention que Robert Solé et Philippe Bernard aux propositions de l'association en matière d'antiracisme ou d'intégration et à privilégier ses prises de position politiques. Ils sont en outre mieux disposés à l'égard d'une association qui soutient, comme Le Monde, la candidature de François Mitterrand. Ainsi, Charles Vial aborde très différemment la question de la « représentativité » des rassemblements organisés par SOS. Alors que le service société donnait de moins en moins d'écho aux concerts de l'association et considérait que leurs participants étaient plus les spectateurs d'un concert gratuit que des militants, Charles Vial juge au contraire que lors du rassemblement du Grand Rancard « on n'était pas d'abord venu pour le super-concert gratuit avec les grosses vedettes de la télé. On était venu comme on va à un rancard, parce qu'on avait envie et parce qu'il le fallait ». Le journaliste n'a cependant pas de doute sur l'objectif du rassemblement : « À six semaines de l'échéance présidentielle, les militants de SOS-Racisme estiment qu'il n'est plus possible d'attendre. “Toutes les politiques ne se valent pas, a déclaré Harlem Désir. Nous avons toujours pensé qu'un jour viendrait où il faudrait choisir. Nous y sommes” ». Mais Charles Vial présente les raisons invoquées par les responsables de SOS pour justifier l'engagement politique direct d'une association qui apparaissait jusqu'alors « apolitique », comme relevant d'une stricte logique antiraciste et découlant naturellement de l'opposition de SOS à la réforme du Code de la nationalité : « Kaïssa Titous avait déjà mis le point sur quelques “i”, Le Pen, Chirac, Le Code de la nationalité, c'est eux. Il s'agit de les battre aux présidentielles. François Mitterrand pouvait alors livrer son message. Ecouté en silence, ce “clip” était acclamé sur le slogan “Mitterrand avec nous” ». Charles Vial, qui ne rappelle pas l'origine politique des fondateurs de SOS, ne semble pas ironique envers les organisateurs du « rancard » comme le sont, lors du même événement, Pierre Mangetout de Libération et Paul Guibert du Quotidien de Paris[106]. Il peut laisser penser à son lecteur qu'il approuve la stratégie politique de l'association à l'égard du gouvernement et qu'il juge l'association indépendante des pouvoirs publics présents ou futurs : « Harlem Désir ne cache pas que “quel que soit le vote de mai 1988, il faudra un mouvement pour faire évoluer les mentalités, pour former et soutenir la volonté politique”. SOS-Racisme aura encore à crier et à déranger »[107].

    On peut donc distinguer trois niveaux dans la couverture du Monde, les articles quotidiens, qui rapportent les conférences de presse, les communiqués, les petites manifestations de SOS, généralement courts, non signés et le plus souvent « factuels » ; les articles plus longs, dont le sujet est un événement plus important, généralement signés par Philippe Bernard ou par Robert Solé, qui, avant 1988, sont plus critiques qu'hostiles ; les articles issus du service politique ou des éditorialistes, qui ne peuvent s'ajouter à ceux assurés par le service société que lorsque SOS participe à un événement politique dépassant le secteur de l'antiracisme, et qui sont généralement positifs. Les contradictions dans l'image que le Monde donne de l'association proviennent de la segmentation des services susceptibles d'écrire sur SOS et des logiques de fonctionnement propres au journal. Toutefois, SOS-Racisme n'est pas un sujet assez central dans l'actualité pour que la rédaction du Monde se préoccupe d'avoir une position cohérente et unique. Notre hypothèse est que tant que l'orientation de la couverture n'est pas susceptible de remettre en cause la ligne éditoriale de neutralisation relative de l'offre rédactionnelle du Monde (par exemple en suscitant les protestations publiques d'acteurs politiques), la direction du journal laisse toute latitude aux journalistes et au chef du service concerné pour couvrir le sujet[108]. Or les critiques de Robert Solé ou de Philippe Bernard qui restent feutrées et concernent essentiellement le programme antiraciste de SOS ne permettent sans doute pas à l'association de dénoncer auprès de la direction du journal le caractère systématiquement négatif des articles qui lui sont consacrés.

Tableau 4

Nom et fonction des journalistes du Monde ou des personnalités extérieures
à la rédaction ayant signé au moins trois articles sur SOS-Racisme présents extérieures dans notre corpus d'articles

Journalistes

Service et poste rédactionnel

Nombre d'articles

Date du premier article

Date du dernier article

Philippe Bernard

Rédacteur société rubrique éducation puis immigration

27

05-03-1985

08-09-1992

Robert Solé

Chef de service société

23

29-03-1985

10-04-1991

Guy Porte

Correspondant à Marseille

7

28-03-1985

08-08-1990

Harlem Désir

Tribunes

6

09-01-1988

29-01-1991

Marek Halter

Tribunes

5

21-02-1985

21-01-1991

Danielle Rouard

n.c.

5

02-04-1985

29-01-1991

Patrick Jarreau

Service politique, rédacteur puis chef

4

12-10-1988

25-01-1992

Olivier Biffaud

Service politique

4

04-12-1986

24-01-1991

Raphaelle Rérolle

n.c.

4

16-03-1987

07-10-1989

Charles Vial

Service politique

3

17-06-1986

18-05-1988

Gérard Courtois

Service société rubrique éducation

3

30-07-1986

15-11-1988

Anne Chemin

n.c.

3

18-07-1988

13-09-1989

Jean-Jacques Bozonnet

n.c.

3

02-05-1990

04-12-1990

Les colonnes 4 et 5 indiquent la date de parution de leur premier et de leur dernier article.
En outre, dans notre corpus, 12 journalistes ont signé deux articles et 27 un seul article.

Nous avons déjà souligné que la campagne pour l'élection présidentielle de 1988 avait marqué une transformation profonde de l'image publique de l'association. SOS apparaît, après mai 1988, beaucoup plus étroitement liée à François Mitterrand et au Parti socialiste qu'elle ne le semblait entre 1985 et février 1988. Bien que l'origine politique des membres fondateurs de l'association et le soutien financier du gouvernement lors du concert de la Concorde aient été largement commentés par la presse, les porte-parole de SOS avaient réussi, par un travail d'affichage de la neutralité politique de l'association, à maintenir auprès du public profane mais aussi de beaucoup de journalistes, une image de non-affiliation partisane. La période de la cohabitation, en privant l'association de la majeure partie de ses sources de financement gouvernementales lui avait permis de renforcer son image d'indépendance puisqu'elle n'apparaissait plus financée par les ministres socialistes. À partir de 1988, le soutien apporté par SOS à la campagne de François Mitterrand identifie nettement l'association au PS. Nous allons montrer que Le Monde qui, entre 1984 et 1986, s'était efforcé de modifier une image que ses responsables jugeaient trop marquée à gauche, ne pouvait pas considérer de la même façon une organisation qui apparaissait liée au Parti socialiste et une association non politiquement marquée.

    Avant 1981, Le Monde allie une stratégie journalistique fondée sur une image d'austérité professionnelle avec des prises de position politiques oppositionnelles. Plutôt antigaulliste entre 1958 et 1969 lorsqu'il était dirigé par Hubert Beuve-Méry, Le Monde devient après 1968 de plus en plus engagé « à gauche » sous la direction de Jacques Fauvet, en particulier durant le septennat de Valéry Giscard d'Estaing :
    Au Monde, Mai 68 fut chargé d'un excès de sens. L'union socialistes-communistes apparut à la nouvelle direction comme le débouché le mieux à même de satisfaire les exigences du mouvement dont le journal s'était peu ou prou fait le porte-parole. Lors de l'Affaire Soljenitsyne, Le Monde se tut. [...] De telles analyses et les prises de position politiques qu'elles entraînaient transformaient Le Monde en un centre mou du dispositif d'hégémonie culturelle de gauche assise sur l'intimidation communiste. [...] De tous les journaux de gauche non communistes, il devint celui qui offrait la ligne de moindre résistance à la marxisation universitaire, sans que celle-ci ne soit contrebalancée par une fonction éditoriale ferme[109].
    C'est d'abord par antigaullisme que Le Monde épouse la cause de la gauche contre celle de la droite. La personnalité des gérants mais également celle de quelques figures éminentes de la rédaction, Raymond Barrillon, Gilbert Mathieu ou Pierre Viansson-Ponté, conduisent Le Monde à soutenir ouvertement les candidats de l'union de la gauche aux élections législatives de 1973 et de 1978 et la candidature de François Mitterrand à la présidence de la République, en 1974 eten 1981 [...][110].
    Jusqu'à ce fatal mois de mai [1981], la ligne politique du quotidien du soir consistait à taper sur Valéry Giscard d'Estaing aussi dur que possible, Jacques Fauvet voyait en lui un danger pour la démocratie. Au moment de l'affaire des diamants en 1979, Le Monde en a rajouté. Lors de la mort de Robert Boulin, troisième décédé ministériel et mystérieux du septennat avec Jean de Broglie et Joseph Fontanet, Fauvet a envoyé promener sur les boulevards ceux qui trouvaient que le journal allait trop loin. [...] L'Elysée, furieux, avait fermé la porte à deux accrédités successifs. Le ministre de la Justice, Alain Peyrefitte, RPR, rendait coup pour coup. Les procès pleuvaient[111].
    Raymond Barre est régulièrement attaqué par L'Humanité, Libération, Le Nouvel Observateur, Le Matin... Ces attaques ne lui font certainement pas plaisir, mais leur origine peut en limiter le désagrément, puisque ces organes de presse se situent résolument dans l'opposition : leurs critiques paraissent “normales”. Tout change lorsque le censeur se pose en observateur impartial. On passe alors de la polémique au jugement, et c'est infiniement plus désagréable[112].
    La ligne politique d'opposition au président Valéry Giscard d'Estaing et aux partis qui le soutenaient ne correspondait que partiellement à la composition du lectorat du Monde, constitué avant 1981 pour un quart de lecteurs se déclarant proches de la majorité et pour moitié de lecteurs acceptant de se situer dans l'opposition[113]. Toutefois, les préférences politiques de la rédaction s'exprimaient sans doute moins par des éditoriaux tranchés comme au Figaro ou au Matin de Paris[114] que par l'intérêt que le journal manifestait à l'égard de certaines informations négatives pour le gouvernement (les « affaires » ou la situation économique), par l'attention qu'il accordait à François Mitterrand et aux dirigeants du Parti socialiste[115] mais également par le faible niveau de critique des journalistes du service politique à l'égard du Parti communiste qui contribuait à rendre légitime la stratégie d'union de la gauche et l'usage de la « discipline républicaine » de désistement entre les candidats du PC et du PS, alors même que les médias proches de la majorité soulignaient fréquemment les « violations » des « droits de l'homme » en URSS[116]. Dans un contexte de contrôle général du gouvernement sur les chaînes de radio et de télévision[117], la crédibilité que le quotidien procurait à l'opposition et à son programme représentait une gêne pour le gouvernement dans un contexte électoral chargé (1977-1981)[118].
    Pourtant, cette ligne politique d'opposition modérée jointe à un effort pour acquérir ou maintenir une image de rigueur journalistique (constituée de 1958 à 1981) s'est accompagnée d'une forte réussite commerciale puisque le journal est passé d'une diffusion de 164.000 exemplaires en 1958 à 439.000 exemplaires en 1981, soit une augmentation de 267 %. La croissance est particulièrement forte entre les années 1964 et 1968 au cours desquelles la diffusion passe de 200.000 exemplaires à 354.000 exemplaires[119]. Durant le septennat de Valéry Giscard d'Estaing, si la diffusion totale[120] ne fait que se maintenir, les ventes du journal augmentent encore de 11 % entre 1974 et 1975, passant de 252.000 à 280.000 exemplaires vendus quotidiennement[121]. Simultanément, les recettes publicitaires du journal passent de 120 millions de francs en 1974 à 287 millions de francs en 1981, soit plus de 13 % d'augmentation annuelle.
    Cependant, après l'élection de François Mitterrand, les ventes du Monde fléchissent. La diffusion passe de 439.000 exemplaires en 1981 à 342.000 exemplaires en 1985 soit une baisse de plus de 22 % tandis que le chiffre d'affaire publicitaire du quotidien passe de 625 millions de francs constants de 1995 en 1980 à 517 millions l'année suivante puis à 458 millions en 1984[122]. Les professionnels de la presse et les responsables du journal tendent à attribuer une grande part de la responsabilité de cette chute des ventes (qui touche d'ailleurs d'autres titres[123]) à la ligne politique et éditoriale du journal qui, apparaissant trop proche du gouvernement, diminuait la crédibilité et l'image d'indépendance du Monde :
     Selon Andr´┐Ż Laurens une partie de nos lecteurs remettent en cause les contenus du>Monde, dont l'image paraît trop proche du pouvoir. Nous perdons chez les jeunes et les catégories socioprofessionnelles élevées, où se recrutent nos lecteurs »[124].

Pour les observateurs, il semblait évident que les 36.000 lecteurs du Monde, déçus du soutien qu'apportait Jacques Fauvet et la rédaction du journal au socialisme mitterrandien, avait déserté la rue des Italiens pour le Rond-point des Champs-Elysées [où est alors situé le siège du Figaro]. Pourtant, en décomposant les chiffres, l'évolution du lectorat paraît plus complexe. [...] Au début des années quatre-vingt, la désaffection des français pour la politique, inversement proportionnelle à la charge affective dont la solution politique avait été investie dans la décennie précédente, se marque également dans la presse. Le visuel, la couleur, la photographie et la maquette prennent une importance accrue dont profitent les magazines. Les rédacteurs du Monde ont beaucoup de mal à appréhender ce phénomène, car ils pensent avant tout par la politique »[125].

Il a suffit d'une année de gauche au pouvoir pour que l'illusion lyrique s'effondre. Le Monde qui a emboîté le pas à François Mitterrand reflue avec lui. L'organe de référence passe pour un journal gouvernemental. Ça ne lui était jamais arrivé. Dès le 10 mai 1981, le gêne s'est installée à tous les étages de la rue des Italiens. Au premier [étage de l'immeuble du Monde, rue des Italiens], Jacques Fauvet adopte la thèse de l'état de grâce tandis qu'au secrétariat de rédaction certains se mettent à avoir des idées et à trouver des papiers pas assez à gauche. Au second, et quoi qu'il en dise, le service politique est la proie d'un euphorique aveuglement qui procède du président de la République lui-même, lequel développe le primat du politique sur l'économique. Les membres du service ont en outre un faible particulier pour le premier ministre socialiste Pierre Mauroy. Après son départ en 1984, Le Monde se fendra plusieurs années de suite d'un papier, gag sur le thème de sa réhabilitation[126]. Au troisième, le service économie est pratiquement coupé en deux. Un clan chevènementiste, plus ou moins allié au service politique, affronte un clan droitiste affolé par l'aventurisme. Certains menacent de grève de signature. On dresse des bûchers en attendant la rigueur. Au quatrième, le service étranger ne décolère pas contre l'union de la gauche. Les tirages paient le prix du soutien. La moyenne des ventes de l'année 1982 subit une chute de 20 %. De 1979 à 1985, le Monde aura perdu le quart de ses lecteurs. Tous les clignotants sont au rouge. Les petites annonces, quart des ressources du journal, souffrent en outre de la situation de l'emploi enFrance[127]. En ménageant les hommes politiques « de gauche », Le Monde court le risque d'apparaître comme un journal « gouvernemental » 

Avec l'arrivée au pouvoir de la gauche, qu'il avait soutenue, Le Monde se trouve en porte à faux. Il perdait son rôle de gratte-cul pour celui de soutien plus ou moins officiel. Ça a conduit à des tortillements dans les colonnes du temple de l'objectivité [...][128] Cette diminution de la crédibilité du journal et la chute des ventes tendent à être au centre des enjeux des campagnes électorales qui traversent Le Monde lors des successions de Jacques Fauvet en 1981, d'André Laurens en 1984 et d'André Fontaine en 1990[129]. Les luttes internes à la rédaction pour la succession des directeurs entre 1981 et 1994 opposent un clan « plus à gauche » dont le centre est le service politique et dont les leaders sont successivement Claude Julien et Jean-Marie Colombani à un clan « moins à gauche » ou « professionnel », issu plutôt du service étranger et dont les leaders ont été successivement Jacques Amalric et Daniel Vernet[130]. Les arguments échangés entre les différents candidats à la direction du Monde mêlent les considérations techniques, commerciales et politiques[131]. Le caractère non-partisan du journal est considéré, au même titre que sa rigueur professionnelle, comme une part essentielle de la qualité éditoriale du Monde, influant directement sur les ventes et la publicité[132]. Aussi, lorsqu'à partir de 1982 les ventes du journal baissent, mettant en danger le maintien de son activité, l'attitude politique du journal est accusée de porter atteinte à la crédibilité journalistique du Monde[133].
    C'est donc une double logique, commerciale et journalistique, qui conduit progressivement les journalistes du Monde[134], critiqués professionnellement pour leur complaisance envers le gouvernement socialiste, à adopter pour rétablir leur crédibilité une ligne éditoriale plus « rugueuse » à l'égard de celui-ci (dont certains d'entre eux peuvent pourtant se sentir proches[135]). Le changement d'attitude de la rédaction qui se manifeste à partir de 1984 est directement induit par les mauvais résultats commerciaux du titre[136]. Toutefois, la nouvelle orientation du journal procède moins d'instructions directement données par la hiérarchie de la rédaction que d'un affaiblissement progressif des scrupules empêchant les journalistes du Monde de critiquer le nouveau gouvernement. Cet affaiblissement a en partie pour origine le départ de Jacques Fauvet, en 1982, qui avait incarné une ligne politique très favorable à la gauche[137], mais aussi la généralisation, dans l'ensemble de la presse, à partir de 1982, des critiques à l'égard du gouvernement. On peut en outre supposer que la pratique gouvernementale des responsables socialistes et leur bilan politique aient pu aussi décevoir les journalistes d'une rédaction qui s'affirmait majoritairement « de gauche » avant 1981. Cette prise de distance progressive deviendra particulièrement marquée lorsque Le Monde consacrera sa « une » à « l'affaire du Rainbow Warrior » le 17 septembre 1985, puis publiera une série d'articles qui tendront à mettre en cause la responsabilité de Charles Hernu et de François Mitterrand dans la décision de couler le navire de l'organisation écologiste.

Le service politique du Monde, jusqu'à ces derniers temps réputé mitterrandiste, a pris un coup de furie. Son chef, Jean-Marie Colombani, est entré dans la danse de bon cœur. Le 17 août [1985, lors de “l'affaire Greenpeace”], [...] Colombani désigne un responsable à l'attention de François Mitterrand. Charles Hernu, ministre de la Défense bien-aimé du président, est réduit officiellement à l'état de fusible sur six colonnes à la une[138]. Cette affaire permettra aux journalistes du Monde couvrant l'affaire, Edwy Plenel et Bertrand Le Gendre, en adoptant un comportement beaucoup plus « agressif » à l'égard du gouvernement qu'ils ne l'avaient fait depuis 1981, de donner la publicité la plus large à la nouvelle attitude critique qu'entendait donner au journal la rédaction du Monde.
   Lorsqu'en 1985 le journal s'interroge sur son existence même – après avoir perdu dans les années 82, 83 et 84 plus de 70.000 lecteurs – , il redresse la barre en offrant à ses lecteurs la vérité sur l'affaire Greenpeace[139]. Il a suffi de l'affaire Greenpeace pour inverser du jour au lendemain l'image du quotidien du soir. Le journal légué par son prédécesseur avait commencé à remonter la pente puisque la baisse des ventes était passée de moins 10 % en 1983 à moins 6 % en 1984. Or de janvier à août 1985, la courbe était redescendue à moins 10. En révélant qu'une troisième équipe des services français de la DGSE avait participé au sabotage du bateau écologiste Rainbow Warrior en Nouvelle-Zélande, le numéro du 17 septembre 1985 a fait bondir la diffusion de 25 %. Le surlendemain, lors de la démission du ministre de la Défense, Charles Hernu, qui a mis fin à cette tourmente étatique, le saut a été de 50 %. De septembre à décembre, la courbe du Monde est remontée à plus 4. Ça n'a pas été du goût de tout le monde. Dans les couloirs de l'Elysée, André Fontaine passait désormais pour un voyou mondain. Son nom a été rayé de toutes les listes d'invitation. Des déjeuners avec le président de la République ont été annulés sous des prétextes divers. Le Monde avait rompu son cordon ombilical avec le pouvoir. Il redevenait crédible. La publicité s'est ragaillardieaussi[140].
Si, durant la cohabitation, Le Monde adopte une attitude moins sévère envers les responsables socialistes puisque ceux-ci ne sont plus en charge des affaires publiques[141], le journal reprendra ses critiques après la réélection de François Mitterrand et se montrera particulièrement actif durant « l'affaire Péchiney » en 1989[142]. Les acteurs publics perçoivent bien le changement d'attitude de la rédaction du Monde et la volonté de celle-ci de marquer publiquement son indépendance en critiquant le gouvernement[143]. La tension et le ressentiment sont d'ailleurs souvent plus forts entre les journalistes « de gauche » et les responsables politiques socialistes qu'ils critiquent parfois, qu'entre ceux-ci et les journalistes « de droite » qui les ont toujours attaqués. Les critiques provenant de journalistes identifiés comme appartenant « au camp adverse » sont généralement admises par les acteurs publics comme faisant partie du jeu politique. Les acteurs politiques peuvent d'ailleurs penser que les critiques de journaux clairement identifiés comme oppositionnels sont moins dangereuses que celles qui proviennent de journaux considérés comme appartenant à leur propre camp politique, d'une part parce que celles-ci apparaissent plus crédibles (selon la logique de « même ses amis le critiquent »), d'autre part parce qu'elles touchent un public (militants, électeurs convaincus, observateurs politiques) dont l'opinion a plus de conséquences pour l'évolution de leur carrière[144].
    La nouvelle attitude des journalistes du Monde devient manifeste durant l'été 1985, c'est-à-dire au moment où apparaît SOS-Racisme mais elle était sensible à partir de 1984. Elle accompagne un changement d'attitude de l'ensemble de la presse « de gauche » vis-à-vis de François Mitterrand et du gouvernement (voir chapitre 2 sur Libération). SOS-Racisme est donc fondé dans un contexte où non seulement la presse « de droite » est hostile au gouvernement mais où la presse « de gauche », pour des raisons de crédibilité journalistique et de pressions commerciales est conduite à critiquer publiquement les hommes politiques « de son camp » qu'elle soutenait ouvertement jusqu'en 1981 et de façon plus embarrassée depuis. Pourtant, la composition de la rédaction du journal reste, comme son lectorat, majoritairement « de gauche ». Les journalistes qui ont signé les articles lors des « affaires » « Greenpeace » ou « Péchiney », Edwy Plenel, Bertrand Le Gendre, Georges Marion, de même que les responsables du service politique intérieur, Jean-Marie Colombani et Jean-Yves Lhomeau, se définissent eux-mêmes comme « de gauche »[145]. Notre hypothèse est que s'il était sans doute difficile pour un rédacteur d'un journal classé « à gauche » de critiquer ouvertement le Parti socialiste ou François Mitterrand entre 1974 et 1981 sans être accusé de « faire le jeu de la droite »[146], une telle critique devient possible après 1982 lorsque les disciplines imposées par la pratique de l'opposition et par les échéances électorales s'estompent. Elle est même suscitée par la logique de la nouvelle configuration politique qui tend à engendrer d'une part, des électeurs et des lecteurs prêts à accueillir favorablement la mise en cause du bilan du Parti socialiste et d'autre part, des journalistes susceptibles de proposer une critique « de gauche » de la gauche[147]. La stratégie de démarcation du Monde à partir de 1984 est donc complexe : s'il leur est nécessaire de se distinguer de la pratique gouvernementale des responsables socialistes, la rédaction et les journalistes entendent cependant marquer qu'ils sont toujours « de gauche ». L'attitude adoptée vis-à-vis de SOS-Racisme est donc le produit de cette ligne éditoriale double : Le Monde ne doit pas renier un certain engagement « à gauche » dont l'attention au racisme et à l'antiracisme fait partie, mais il doit prendre ses distances avec tout ce qui pourrait apparaître comme un soutien complaisant, obéissant à une logique politique.
    La couleur politique publiquement attachée à SOS-Racisme tend donc à modifier la tonalité de la couverture que sont susceptibles de lui consacrer les journaux et en particulier Le Monde. Bien que l'orientation politique de l'association ait été dénoncée durant de nombreux mois par les journalistes du Quotidien de Paris et du Figaro, à la suite de la participation de l'association aux manifestations étudiantes de 1986 et aux campagnes contre la réforme du Code de la nationalité, le statut d'organisation apolitique que les porte-parole de SOS-Racisme étaient parvenus à imposer et à maintenir n'avait pas encore été remis en cause auprès du public profane, en partie parce que SOS avait limité son action publique au « secteur de l'antiracisme »[148]. Le Monde avait donc pu rendre compte des activités de l'association sans être tenu d'introduire une distance critique systématique dans ses articles. Mais lorsque SOS aura acquis une image « socialiste », « gouvernementale », sa couverture représentera un risque pour la crédibilité professionnelle des journalistes perçus comme « de gauche ». Sous peine d'apparaître « complaisant », le Monde tendra donc à donner systématiquement un angle critique aux informations sur l'association pour montrer au lecteur que le journal n'est pas dupe de l'apparence d'apolitisme de SOS-Racisme.

D) Une tonalité critique de plus en plus affirmée après 1988

À partir de 1988, deux logiques se conjuguent donc pour conduire le Monde à devenir plus critique envers SOS ; celle du service société et de Robert Solé qui exprime depuis longtemps sa méfiance envers l'association et celle, nouvelle, du service politique, qui tend à assigner à SOS-Racisme une place politique bien définie et à mentionner systématiquement l'appartenance politique des responsables. Dès le concert de 1988, dans chacun des deux articles publiés par Le Monde sur cet événement (voir tableau 3), une interview d'Harlem Désir avant l'événement et un article de compte-rendu après, l'élection de Julien Dray à l'assemblée nationale sous les couleurs du Parti socialiste est nettement signalée[149]. Les journalistes du Monde soulignent beaucoup plus souvent qu'auparavant la logique politique des interventions de SOS-Racisme[150] et les « liens »[151] entre Julien Dray et « l'Elysée » :

Le mouvement [SOS-Racisme] est victime aussi du discrédit qui frappe la classe politique. Certes, il appartient à “la société civile” et se situe depuis sa naissance, en opposition aux partis. Mais qu'il le veuille ou non, SOS-Racisme fait partie du paysage politique. Nul n'ignore d'ailleurs ses liens avec certains cercles socialistes et ses bonnes relations avec l'Elysée. Un de ses membres les plus en vue, Julien Dray, n'est-il pas député PS de l'Essonne depuis 1988. Un député atypique sans doute, qui agace ou inquiète beaucoup de ses collègues mais qui contribue à donner à SOS-Racisme l'image d'un mouvement proche des socialistes et même engagé dans leurs batailles internes[152].

Chaque initiative de SOS cherchant à manifester publiquement une « prise de distance » à l'égard du PS ou du gouvernement est une occasion pour les journalistes de rappeler et de souligner l'étroitesse des relations qu'aurait nouées l'association avec le pouvoir. Ainsi, Olivier Biffaud considère-t-il, lors de la guerre du Golfe, que « SOS-Racisme a toujours eu des relations difficiles avec le Parti socialiste, bien que l'Elysée ait participé activement à sa création »[153]. Décrivant le rapprochement intervenu entre les Verts et SOS-Racisme après le congrès de Longjumeau en 1990, Jean-Jacques Bozonnet écrit :

Les écologistes étaient de ceux qui reprochaient vertement [sic] à l'association antiraciste son lien originel avec l'Elysée et le Parti socialiste. Il y a un an, le leader des verts avait d'ailleurs décliné l'invitation. “Cette association avait, jusqu'à une période récente, une coloration politique très marquée, explique-t-il. Mais comme SOS-Racisme a engagé un mouvement d'indépendance, il nous a paru possible, cette fois, de nouer une relation”[154].

Toutefois, le journaliste s'interroge : « la charge d'Harlem Désir contre les « idées molles » de la classe politique et son impatience face aux velléités gouvernementales suffisent-elles à dédouaner complètement SOS-Racisme de ses antécédents ? »[155]. Deux ans plus tard, faisant le portrait de Fodé Sylla qui remplace Harlem Désir à la présidence de SOS-Racisme, Philippe Bernard indique que : “Déçu” par le PS, M. Fodé Sylla n'a pas renouvelé sa carte. Il a décidé de devenir français et est en passe d'obtenir sa naturalisation. Le voilà propulsé à la tête d'une association qui, portée sur les fonts baptismaux par les socialistes, a pris ses distances avec le pouvoir, surtout depuis la guerre du Golfe, où elle s'est opposée à l'intervention militaire[156].

À partir de 1989 s'impose dans l'ensemble des rédactions l'idée que SOS-Racisme est un mouvement « de gauche », « proche du PS » et « lié à l'Elysée ». Cependant, l'indication des orientations politiques des responsables de SOS-Racisme est le plus souvent faite sur le mode de l'allusion. Ainsi, Le Monde ne propose pas d'articles consacrés à la proportion de militants de SOS engagés au Parti socialiste, ou à l'utilisation éventuelle, par la Nouvelle Ecole socialiste, de l'implantation des comités de SOS-Racisme pour prendre pied dans les sections socialistes ou à l'Unef-Id, ou enfin à la similitude entre les propositions sur les « problèmes de banlieue » de SOS et celles de la NES : c'est-à-dire qu'il ne prend jamais comme sujet d'article les relations effectives entre la NES, SOS et le PS pour déterminer ce que recouvre exactement l'expression « proche des socialistes » si fréquemment accolée à SOS. Tout se passe donc bien comme si les allusions répétées du Monde aux « liens » de SOS avec « certains cercles socialistes »[157] relevaient moins d'une logique d'information du lecteur que de la volonté de marquer une certaine « prise de distance » avec une association « de gauche ».
    Quelles que soient les déclarations critiques des porte-parole de SOS envers les gouvernements socialistes entre 1989 et 1992 et les efforts de l'association pour se démarquer de cette image, les journalistes du Monde vont continuer à associer SOS-Racisme au Parti socialiste[158]. Ainsi, alors qu'entre 1988 et 1992, les journaux identifiés à « la droite » (Le Figaro et Le Quotidien de Paris) dénonceront, dans la logique ordinaire des luttes politiques, le caractère partisan de l'action de SOS-Racisme, les journalistes du Monde et plus généralement ceux de l'ensemble des journaux situés « à gauche » seront également amenés à rapprocher de manière constante SOS et le PS, mais selon une logique toute différente de maintien de leur crédibilité professionnelle. Les responsables de SOS-Racisme qui perçoivent, après 1988, l'évolution sensible de l'attitude de la presse à leur égard, considèrent qu'elle se manifeste aussi par une transformation progressive des idées et des positions des journalistes spécialisés dans les débats touchant à l'immigration clandestine et aux « problèmes des banlieues » :

Malek Boutih – C'est compliqué de savoir à quel moment la presse change de... Bon, tout ça se fait au fur et à mesure des choses, sur des petits détails, sur des petits trucs, mais la période 88 marque quand même un basculement, après l'élection présidentielle. Nettement, nettement, on l'a bien senti. Par exemple, Robert Solé, dans Le Monde, au début de la législature de 88, il est sur la ligne de SOS et il fait un papier qui dit que l'intégration, ça ne se joue pas seulement sur le temps, mais qu'il faut aussi une politique volontariste etc... Et puis on sent au fur et à mesure des semaines qu'il glisse et qu'il se met sur la position du gouvernement au point qu'à Vaulx-en-Velin, après l'affaire de Vaulx-en-Velin, Robert Solé sort un article qui se résume par la formule qu'il utilise lui-même, il a fallu une génération pour construire les grandes cités HLM ghettos, il en faudra une pour les détruire, grosso modo il y a une génération à sacrifier, tant pis, c'est comme ça, c'est le temps qui agira [...][159].

C'est donc paradoxalement la fin de la période de la cohabitation qui va conduire à la multiplication des articles négatifs envers l'association[160]. En outre, les critiques adressées à Michel Rocard et à son gouvernement par Harlem Désir[161] et la riposte des « rocardiens » vont favoriser la généralisation des attaques à l'égard de SOS[162]. Il va apparaître possible d'être « de gauche » et de critiquer l'association, contribuant ainsi à lever les derniers scrupules qui pouvaient empêcher, dans un contexte de croissance du Front national, certains journalistes de mettre publiquement en cause l'action d'une organisation antiraciste. Bien entendu, la publication répétée, à partir de 1988, d'articles insistant sur les orientations politiques de SOS-Racisme et de Julien Dray, et en particulier ceux d'un journal tel que Le Monde, va contribuer à établir et à diffuser, au-delà du milieu des observateurs politiques professionnels, l'image d'un mouvement lié au PS, politisé, hétéronome et en tout cas en décalage par rapport à l'image d'apolitisme qu'il avait voulu donner lors de sa création. Après 1988, les critiques envers SOS-Racisme se concentreront sur deux points principaux, la politisation de ses responsables et le caractère « différencialiste » des propositions de l'association. Comme il sera difficile à des journaux identifiés à « la gauche » de faire de la politisation de SOS une critique vraiment déterminante, la polémique concernant le port du foulard à l'école par les jeunes filles d'origine maghrébine et les prises de position de SOS sur cette question, va opportunément fournir des arguments à ceux qui entendent mettre en cause l'association.
    Au moment de « l'affaire des foulards islamiques », Le Monde consacre quelques articles aux communiqués et aux prises de position de SOS-Racisme ou d'autres associations. Si certains d'entre eux soulignent que les responsables de SOS-Racisme soutiennent les décisions du Ministre de l'Education Nationale, Lionel Jospin, « au nom de l'antiracisme et de l'intégration »[163], d'autres critiquent l'attitude de SOS, assimilée à la défense du « droit à la différence »[164]. C'est d'ailleurs à cette occasion qu'apparaîtront dans Le Monde les premières allusions au thème du « droit à la différence » que prônerait SOS-Racisme : « les responsables du mouvement antiraciste [SOS-Racisme], qui ont pris position pour la tolérance de l'expression des diversités culturelles, fussent-elles marquées par la religion, à l'école, avaient invité, devant deux cents militants parisiens, leurs amis et leurs contradicteurs. [...] M. Alain Touraine a exprimé la culture des militants de gauche venus à la politique au temps des guerres coloniales et qui n'ont pas oublié que la République pouvait opprimer en se couvrant de son idéal. Refusant l'ethnocentrisme qui habiterait les « petits Français dressés sur leurs ergots » face à ceux qu'animent d'autres croyances, M. Touraine a fait revivre, devant un auditoire tout acquis au droit à la différence, une sorte d'avatar du tiers-mondisme consistant à penser que la revendication d'identité, quelque forme qu'elle prenne, prime sur les idéaux niveleurs, qui ne seraient que l'habillage d'un particularisme parmi d'autres »[165].
    Interviewés quelques années plus tard sur l'évolution du discours public de SOS-Racisme, Philippe Bernard et Robert Solé, paraissent toujours convaincus que l'association s'est opposée au mode d'intégration « assimilationniste » et a été partisan du « droit à la différence» :

Philippe Bernard – Aujourd'hui les responsables de SOS se défendent d'avoir défendu le droit à la différence, mais il est évident que dans SOS-première période, c'était ça le slogan phare, c'était ça l'idée..
Q – Il y avait aussi le mélange, non ? Le mélange c'est pas tout à fait le droit à la différence. C'est plutôt la fusion. Dès les premiers temps il y a toujours ce thème du mélange aussi...
R – Oui enfin, il faut se resituer dans le contexte de cette période-là, tout ce qu'on appelle aujourd'hui intégration, droit à la ressemblance, ça faisait quand même rigoler la plupart des gens à gauche. Il n'y a qu'à voir comment certains discours de Chevènement sur l'éducation ont été perçus à l'époque, sans parler de la Marseillaise, comment tous ses discours sur l'éducation civique ont été accueillis, ils faisaient ricaner beaucoup de gens.
Q – Mais, enfin, je ne sais pas quel est votre sentiment, mais il me semble que le thème du mélange a toujours été présent, or c'est un thème anti-différentialiste. L'identité communautaire, c'est quand même éviter les mariages mixtes, or SOS a toujours promu l'intégration par ce type de..
R – Tous ces mots-là n'existaient pas, l'intégration.. mais il y avait aussi, on est comme on est et on a le droit de défendre son identité. C'est là que SOS a donné prise aux critiques plus tard, et peut être accusé d'être tombé dans le piège de l'extrême droite d'une certaine manière[166].

À cette même question Robert Solé répond de façon tout aussi affirmative :

Q – Mais est-ce que le discours de SOS-Racisme ce n'était pas justement le mélange, la fin des différences et l'intégration ?

Robert Solé – Je n'avais pas ce sentiment, j'avais plutôt le sentiment que SOS-Racisme mettait l'accent, en le disant ou en ne le disant pas, sur la société multiculturelle, je n'ai jamais été favorable à ce genre de concept. [...] Par la suite ils ont contesté avoir employé cette expression, mais c'était cette philosophie du droit à la différence, finalement cette philosophie du droit à la différence que j'ai toujours contestée, je suis pour le droit à la ressemblance, voilà. [...] Mais il y a eu une constante quand même, j'ai l'impression, à tort ou à raison, que SOS-Racisme est né en mettant l'accent sur le racisme, est né en se fondant sur une société multiculturelle et le droit à la différence, c'est l'impression que j'ai eue, que j'ai en tout cas aujourd'hui et que j'ai toujours contestée, parce que je ne pense pas que c'est comme ça qu'il faut prendre le problème.
Q – Donc vous étiez plus proche du discours tenu par France-Plus ?
R – Oui, plus que de SOS-Racisme.[167]

Lesjournalistes du Monde chargés des « questions de l'immigration » semblent ainsi considérer que les déclarations publiques de SOS-Racisme lors de « l'affaire du foulard islamique » sont une expression de la défense d'un « droit à la différence », c'est-à-dire que l'association leur paraît admettre le « droit », pour les étrangers, de refuser certains aspects de la loi et des coutumes françaises. Cette conviction tend à se répandre dans l'ensemble de la presse, au Monde comme dans d'autres journaux[168]. Il est cependant singulier que Philippe Bernard qui, en 1985, opposait SOS-Racisme, poursuivant « une stratégie grand public reposant sur des thèmes généraux »[169] aux « Franco-Arabes partisans de l'autonomie » qui « mettaient sur pied en toute hâte “leur” marche pour affirmer [...] leur droit à la préservation d'une identité culturelle »[170], parvienne en 1993 à considérer que SOS-Racisme a été favorable à ses débuts au « droit à la différence »[171]. En 1985, Robert Solé est particulièrement hostile à la position de SOS-Racisme dans la polémique sur le port du foulard islamique qui aboutit, selon lui, à permettre à chaque communauté de vivre en France selon ses propres règles[172]. Robert Solé et l'enquêteur ont ici une discussion assez vive sur le point de savoir si SOS-Racisme était ou non « différencialiste », en particulier durant l'affaire du foulard :

Robert Solé – Il y a eu une évolution générale de l'opinion [...] que ce soit journalistes ou hommes politiques. Oui, une prise de conscience de ces questions, en ne limitant plus ce problème au racisme. [...] Il y a eu une évolution, une évolution de la gauche, toute la gauche a évolué, a pris conscience du problème, et tout ça a abouti au moment du foulard islamique, où SOS-Racisme à ce moment-là prend une position en faveur du foulard, pendant quelque temps..
Q – Mais sur une argumentation qui était plutôt assimilationniste...
R – Ah pas du tout, c'était le droit à la différence..
Q – Vous pensez ?
R – À l'époque ? SOS-Racisme ? Défendait le foulard au nom du droit à la différence !
Q – Leur argumentation était : si on les exclut de l'école, elles ne seront pas imprégnées de..
R – Non mais ! Cela tout le monde est d'accord, mais la question, la défense du foulard à ce moment là, c'est sauf erreur, c'était au nom du droit à la différence..
Q – Jamais de la vie ! J'ai regardé tous leurs textes, et leur discours, c'est justement : “pour que l'école républicaine fasse son travail d'intégration, il faut maintenir le plus longtemps possible, quels que soit leurs éléments de différence passagers, les jeunes filles voilées à l'école”. Alors peut-être que c'est un habillage, mais en tout cas ils ne mettent jamais en avant, à ce moment là, le droit à la différence...
R – Non, mais de fait, quand vous dites cela, de fait vous reconnaissez le droit des gens d'être différents..
Q – Leur but avoué, d'ailleurs c'est ce qui leur pose des problèmes dans les banlieues par rapport aux militants beurs, c'est justement qu'ils tiennent un discours assimilationniste... Ils utilisent comme tout le monde le mot d'intégration, mais le contenu réel de ce mot c'est assimilation. Leur idée c'est qu'on ne peut pas demander aux gens qui viennent d'arriver d'adopter d'un coup toutes les coutumes françaises, et donc c'est un processus qui s'étendra sur des années...
R – Non, mais ils n'emploient pas le mot d'assimilation j'espère (ton ironique)... Oui, moi à cette époque je n'étais pas du tout sur cette position.. Oui, je pense qu'ils s'étaient complètement trompés à ce moment là, et que je n'étais pas d'accord et que je l'ai écrit cinquante fois. Voilà..
Q – D'accord, mais je ne sais pas si on peut dire que leur position était entre guillemets pour le droit à la différence. R – Si ! De fait oui, il y a ce qu'on dit et il y a ce qu'on pense. Quand vous me dites l'assimilation, ils ne disent pas l'assimilation mais ils le pensent. Mais, de fait, le débat à l'époque c'était cela. C'était : est-ce qu'on accepte des gens qui veulent être différents ou pas ? C'était cela le débat. Tout le monde étant bien entendu d'accord pour dire il faut que ces filles s'émancipent, il ne faut pas les expulser. Bien entendu, personne ne souhaitait qu'elles soient exclues de l'école, mais la question c'était : est-ce qu'on peut accepter et le débat est toujours le même, il n'a pas changé...
Q – Leur réflexion, c'était, quel est le meilleur moyen, la meilleure politique à suivre pour favoriser l'intégration. Sous-entendu : le rejet hors de l'école provoquera un repli identitaire, et sera donc défavorable à l'intégration.
R – Et là, il y avait une divergence. Ils étaient donc pour une certaine tolérance, une forme de tolérance, à laquelle Jospin s'est plus ou moins rallié, et qui a conduit à des catastrophes, de mon point de vue, d'un point de vue personnel[173].

Pour Robert Solé, toute acceptation, fut-elle provisoire, des particularités vestimentaires ou religieuses les plus distinctives et les plus particularistes, même inspirée par une argumentation intégrationniste, entre en contradiction avec la « tradition française » d'assimilation des populations immigrées. Interrogé quelques années plus tard, il considère que la position publique de SOS sur le foulard islamique, qu'il estime être « une forme de tolérance » qui « conduit à des catastrophes », se situe dans la continuité des discours de l'association sur le « racisme » et la « France multiculturelle », paraissant avoir oublié les thèmes « intégrationnistes » défendus à partir de l'Heure de vérité d'Harlem Désir et la notion de « mélange » présente dès l'origine. Il n'est dès lors pas étonnant que Robert Solé juge n'avoir « jamais beaucoup vu les retournements de SOS-Racisme » et soutienne que ses porte-parole ont défendu des idées constantes : une critique « incantatoire » et abstraite du « racisme » et la défense des particularismes des populations immigrées[174], dont « l'affaire des foulards » ne lui paraît constituer qu'une confirmation supplémentaire.
    À partir de 1989, la rédaction du Monde modifie la façon dont le journal considère SOS-Racisme en publiant plusieurs interviews et tribunes d'Harlem Désir[175]. Cette personnalisation de la couverture du Monde tend à faire d'Harlem Désir un acteur public singulier au même titre qu'un responsable politique ou syndical. Cette inflexion du mode de traitement de SOS par Le Monde, qui a sans doute pour origine le rôle joué par l'association durant la campagne électorale de 1988 et l'élection de Julien Dray à l'Assemblée, confère en retour à SOS un surcroît de légitimité. Elle contribue à faire de SOS-Racisme l'association antiraciste la plus reconnue[176] et à lui donner l'image d'une organisation institutionnalisée qui entend se poser en interlocuteur des pouvoirs publics en matière de « racisme », d'intégration et de « problèmes des banlieues ».

Philippe Bernard – Après, il y a eu la période où il était évident que SOS, c'était de la politique. C'était de la politique, c'était Harlem Désir et c'était Julien Dray, beaucoup plus de politique que d'antiracisme au sens classique du mot. Et là, oui, il y a eu un certain nombre d'interviews, mais à mon avis pas plus en 5 ou 6 ans pas plus de 2 ou 3 interviews d'Harlem Désir [...]. C'est le moment où on a vraiment fait apparaître Harlem Désir comme un homme politique ; bon c'est après l'Heure de vérité tout ça. Ça correspond aussi au fait que SOS a changé de cap par rapport au gouvernement [...]. Peut-être parce qu'on avait été trop en retrait au début, après on a en quelque sorte cherché à compenser une fois que SOS faisait plus clairement de la politique et que ça rentrait plus clairement dans nos schémas et dans notre organisation du journal. Ça c'est possible[177].

Malek Boutih – Comme par hasard, là où la presse est un peu plus sérieuse, par sa nature un peu plus objective (je prend Le Monde par exemple), il y a peut-être eu des critiques contre SOS-Racisme mais il n'y a jamais eu d'effet de mode hypertrophié dans Le Monde. Tout de même au début, on avait très très peu d'articles dans Le Monde quand on revoit par exemple la revue de presse. Il y a peut-être eu quelques articles sur les grands moments de SOS-Racisme bon, un traitement de l'information. Et après cette période là, Le Monde nous a beaucoup plus donné de place dans ses pages, sur le fond[178].

Cependant, cette évolution ne s'accompagne pas d'une transformation de la tonalité des commentaires que les journalistes du Monde portent sur l'association. Ceux-ci tendront même à devenir plus négatifs à mesure que, de « l'affaire des foulards » à la Guerre du Golfe, l'image publique de l'association se dégradera. Il n'est cependant pas étonnant que Malek Boutih, vice-président de SOS-Racisme préfère une couverture plus abondante de l'activité de l'association même assortie des critiques discrètes à la façon du Monde à l'éreintement que l'association subie dans la presse « de droite », notamment au Quotidien de Paris, et à la raréfaction des articles alors manifeste à Libération.

Un « bon article » exemplaire

Pourtant, il arrive encore au Monde de publier des articles « favorables » à SOS-Racisme. Le 9 janvier 1990, paraît un long article[179] de Bertrand Le Gendre qui, à l'issue de plus d'un mois d'enquête au sein de l'association, dresse un bilan historique de son action[180]. Les acteurs sociaux ont une sensibilité très aiguë pour discerner les critiques même ténues qui leur sont adressées dans la presse et le moindre écart entre l'image qu'ils souhaitent donner d'eux-mêmes et celle que proposent les journalistes[181]. Or l'article de Bertrand Le Gendre a été très positivement perçu par les permanents de SOS et en particulier par Véronique Lambert, responsable des relations avec la presse[182]. L'analyse de cet article nous permettra de comprendre ce qu'en 1990, les responsables de l'association considèrent comme un article favorable, c'est-à-dire la façon dont ils voudraient que les journalistes parlent d'eux[183].>

Véronique Lambert – On a eu une très très grande enquête sur SOS-Racisme dans Le Monde, l'année dernière. C'est lui qui m'a appelé, “bonjour je voudrais vous voir, je voudrais vous rencontrer, je veux faire une enquête sur SOS”. J'ai dit pas de problème. Je ne le connaissais pas. Il a fait un mois et demi d'enquête, et un truc fouillé, cherché, gratté, j'ai jamais vu ça. D'habitude, j'ai pas l'habitude de ça, c'est rare de voir un journaliste aussi précis, minutieux. Il vérifie toutes les informations que tu lui donnes, il se bouge, il est allé voir plein de comités dans leurs locaux. On lui a montré plein de gens. Il est pas resté ici tu vois, il a lu toutes les coupures de presse concernant SOS-Racisme, tous les bouquins, il a été voir les gens autour de SOS. Je lui ai sorti tous mes dossiers de presse. Je lui ai sorti tous les communiqués qu'on avait faits. Enfin bon, un boulot de fou quoi, un mois et demi pour faire son enquête. Alors après, on a dit : “ah, il a quand même été un peu complaisant avec vous.” J'ai dit oui, mais contrairement à vous, lui, il a fait une enquête quoi, alors je ne sais pas si on peut appeler ça complaisant, mais en tout cas, il s'est donné la peine de faire au moins une enquête, ce qui n'est pas votre cas. Vous devez faire une enquête, après on en discute quoi[184].

L'article, qui entend retracer l'histoire de l'association, ne peut éviter de mentionner le passé politique de ses fondateurs. Mais en 1990, Julien Dray et Harlem Désir ne considèrent plus comme une agression la publication de leur origine militante. En l'occurrence, ce rappel n'est d'ailleurs pas conçu comme la « révélation scandaleuse » d'une appartenance politique dissimulée ou d'une manipulation politique, mais comme un engagement politique normal.

À l'origine de SOS, « il y a Julien Dray, dit Juju », « “Juif pied-noir” aguerri par des années de militantisme effréné à la Ligue communiste révolutionnaire d'Alain Krivine, il est passé au PS en 1981 avant de devenir député en 1988 ». « Il y a aussi Didier François, dit “Rocky”, un “ex”pareillement, de la Ligue communiste, aujourd'hui correspondant de Libération, et occasionnellement de L'Express, en Afrique du Sud [...]. Politiquement, les potes du premier cercle sont proches ou membres du PS, y compris Harlem Désir[185].

Si Bertrand Le Gendre relève qu'on « rencontre beaucoup de mitterrandiens, sinon de mitterrandistes, et même quelques mitterrandolâtres, à SOS-Racisme », il n'en fait pas une source d'étonnement ou d'interrogation sur la sincérité antiraciste de l'association. Le soutien de François Mitterrand apparaît moins comme une connivence inavouable entre une association antiraciste qui s'est longtemps prétendue apolitique et une personnalité politique de premier plan, comme le dénoncent fréquemment les journalistes du Quotidien de Paris ou du Figaro, mais comme un partenariat ordinaire entre des acteurs publics ayant des intérêts partiellement convergents. Ainsi, le journaliste estime que « François Mitterrand ne pouvait pas ne pas courtiser une organisation qui, rompant délibérément avec le jeu politique traditionnel, rencontrait un tel succès parmi les jeunes ». L'initiative de la coopération semble d'ailleurs être attribuée au président de la République. SOS est décrite comme une association qui a « inventé une autre façon de faire de la politique », une organisation « rompant délibérément avec le jeu politique », expressions qui, en langage journalistique, sont connotées positivement[186]. SOS-Racisme est cependant décrite comme une association « de gauche » et susceptible de servir les intérêts de la gauche.

SOS « présente aujourd'hui les traits d'un mouvement méta-politique, bien adapté à l'air du temps, que les leaders de la gauche seraient fort sots de ne pas couver (et, de fait, ils se bousculent aux manifestations de SOS-Racisme). Cette affection a été longtemps payée de retour : à la veille de l'élection présidentielle de 1988, Harlem Désir n'a-t-il pas appelé à voter Mitterrand les dizaines de milliers de « potes » réunis sur la pelouse de Reuilly pour un nouveau concert : “toutes les politiques ne se valent pas. Nous avons toujours pensé qu'un jour viendrait où il nous faudrait choisir. Nous y sommes”.

Mais cette constatation du caractère politique de SOS n'implique pas une condamnation implicite telle qu'on la trouve dans d'autres journaux comme Le Quotidien de Paris. Le journaliste donne de SOS l'image d'une association plutôt « à gauche » comme peuvent l'être d'autres mouvements (syndicats, associations de femmes, associations laïques) ou d'autres organisations antiracistes (le MRAP ou la Ligue des droits de l'homme). En 1990, après l'engagement dans les mouvements étudiants de 1986, le soutien à François Mitterrand durant la campagne de 1988 et l'élection de Julien Dray à l'Assemblée nationale, SOS-Racisme n'est plus en mesure de vouloir imposer la même image apolitique qu'auparavant. Le rappel du rôle de l'association dans la réélection de François Mitterrand, loin de constituer une accusation d'engagement politique excessif sonne agréablement aux oreilles de ses responsables en 1990, car il s'agit alors plutôt pour eux d'éviter d'être pris pour cibles par certains responsables socialistes (Jean Poperen ou les membres du courant de Michel Rocard). Bertrand Le Gendre considère même que SOS est doté d'une utilité sociale et politique plus large, celle de lutter contre la dépolitisation des jeunes, bien que ce rôle civique semble profiter surtout à « la gauche » .

S'il s'est trouvé des grognons pour railler une “organisation branchée en permanence sur l'Elysée et le Top 50” (Alain Finkielkraut), il ne fait pas de doute que Harlem Désir et ses amis ont inventé une autre façon de faire de la politique, à l'image d'une jeunesse qui s'en méfie ; un nouveau militantisme est né des méga-concerts organisés par l'association, à la conjonction de l'individualisme d'une génération et des exigences morales de celle-ci [...]. L'organisation inventée par Julien Dray et ses amis a (r)amené à la politique une génération qui s'en défiait. [...] Le succès de l'opération a massivement profité à la gauche : Dans une large mesure, la “génération Mitterrand” est une “pote génération”.

Ceux qui critiquent les méthodes « médiatico-politiques » de SOS sont qualifiés de « grognons » et tendent à être disqualifiés. Toutefois, le journaliste observe que l'engagement de SOS durant la campagne de François Mitterrand a donné lieu à de nombreuses accusations de « manipulation ». Il ajoute que ceux qui critiquent l'association jugent le financement de l'association trop largement dépendant de fonds publics. Bertrand Le Gendre examine cette accusation pour finalement la trouver peu vraisemblable .

Avec le “ils sont payés par le gouvernement”, le soupçon d'être depuis toujours une marionnette dans les mains de François Mitterrand est le reproche dont SOS-Racisme doit se défendre le plus souvent. Variante qui conjugue ces deux accusations : des valises bourrées de billets de banque partiraient directement du bureau de Jean-Louis Bianco, secrétaire général de l'Elysée, dans la caisse des potes. L'impression que laisse SOS-Racisme est plutôt celle d'une association qui vit chichement, pour ses dix-sept mille adhérents revendiqués. Et qui n'hésite pas à ouvrir ses comptes. Selon sa trésorière, son budget pour 1989 aura été de 3 millions de francs, dont une moitié de ressources propres, surtout des dons (de Guy Bedos à Jérôme Seydoux), et une moitié de subventions accordées, comme à beaucoup d'autres associations ayant une action sociale, par diverses administrations. À ce budget de fonctionnement s'ajoute 3 millions et demi de francs alloués par le ministère de la culture pour l'organisation du concert de Juin 1989, esplanade de Vincennes.

Si le journaliste du Monde reste prudent en indiquant le budget de SOS « selon sa trésorière » et en parlant « d'adhérents revendiqués », il paraît cependant avaliser les chiffres officiels donnés par SOS en écrivant que l'association « vit chichement » dans un local situé « en haut d'un escalier raide et glacé » du onzième arrondissement, c'est à dire nullement de façon dispendieuse et en contradiction avec le budget annoncé. Il tend ainsi à confirmer aux lecteurs que les légendes sur le financement occulte de SOS-Racisme sont très exagérées. Par ailleurs, Bertrand Le Gendre juge, contrairement à la plupart des commentateurs, que les subventions publiques touchées par l'association sont tout à fait semblables à celles que reçoivent « beaucoup d'autres associations ayant une action sociale » et les considère donc parfaitement normales.
    Bernard Le Gendre reconnaît à SOS à la fois un enthousiasme militant et une certaine indépendance dans l'engagement politique. Le fait que beaucoup de militants de SOS appartiennent au Parti socialiste ne lui apparaît donc pas incompatible avec les objectifs antiracistes de l'association. Le journaliste semble d'ailleurs considérer que si Julien Dray est entré au Parti socialiste, c'est plus pour tenter de le renouveler que pour faire de SOS une courroie de transmission du parti : il semble gêner les « éléphants » du Parti.

Les plus aguerris des “potes” sont désormais potentiellement aspirés par la Nouvelle école socialiste de Julien Dray et Jean-Luc Mélenchon, un courant du PS qui prône une alliance “rouge-rose-verte”. Avec le même enthousiasme qui l'animait en 1984, Julien Dray parle de “favoriser, grâce à la Nouvelle école socialiste, l'émergence politique de toute une génération”. La suite de SOS en quelque sorte. Mais il s'attaque cette fois à forte partie : les éléphants du PS apprécient modérément qu'on vienne braconner sans permission sur leurs terres.

L'article souligne que des hommes politiques « de gauche » commencent à critiquer SOS-Racisme et que les relations que l'association entretient avec les dirigeants du parti et en particulier avec les membres du gouvernement de Michel Rocard sont loin d'être bons : SOS est donc présenté à plusieurs reprises comme largement indépendant du PS.

Harlem Désir : “un certain nombre de leaders socialistes n'hésitent plus aujourd'hui, à surfer sur un racisme de gauche.” [...] Où s'arrêtera ce jeu de massacre dont certains dirigeants de l'association, comme Bernard Pignerol, commencent à trouver qu'il coûte cher ? “désormais, il n'est plus absurde d'être de gauche et d'être contre SOS-Racisme”. Un comble ! S'il est clair que SOS-Racisme traverse une passe difficile, cette situation, paradoxalement, le sert. À ne devoir compter que sur ses propres forces, l'organisation fétiche du Tout-Paris qui pense, crée ou cause, l'association chérie de François Mitterrand, a gagné en maturité. La fête est finie, mais SOS-Racisme est au travail. Le mouvement des “potes” n'était pas un feu de paille. Il s'inscrit désormais dans la durée.

La présentation que fait Bertrand Le Gendre de l'engagement politique de SOS satisfait donc les responsables de l'association à double titre : d'une part, contre les accusations de manipulation et de manque d'indépendance, l'image que l'article donne de SOS-Racisme est celle d'un mouvement original, « enthousiaste », « qui a inventé une autre façon de faire de la politique » et qui gêne aussi les responsables du Parti socialiste ; d'autre part, il rappelle à ceux qui, à gauche, commencent à critiquer l'association, qu'elle a pu rendre des services par le passé, qu'elle peut encore en rendre dans le futur et donc « que les leaders de la gauche seraient fort sots de ne pas [la] couver ». Association ancrée à gauche mais remuante et indépendante, c'est une image qui, en 1990, convient parfaitement aux responsables de l'association.
    En outre, Bertrand Le Gendre souligne que l'association a acquis depuis quelques mois une nouvelle légitimité, celle du terrain. La composition de SOS-Racisme se serait modifiée pour représenter plus fidèlement qu'auparavant les immigrés et en particulier l'immigration maghrébine .

Sociologiquement, SOS-Racisme a évolué, une évolution dont Harlem Désir s'irrite parfois [...] qu'elle ne soit pas assez perçue : “faut-il que je rappelle que les deux vice-présidents sont des jeunes issus de l'immigration maghrébine et que la trésorière l'est également ?” [...] Ce poids pris à SOS par les maghrébins d'origine à provoqué quelques frictions dues à la coexistence, au sein de l'association, de pro-sionistes et de pro-palestiniens. On s'est beaucoup engueulé à propos de l'Intifada, il y a eu quelques ruptures puis les choses sont rentrées dans l'ordre. Il suffit de circuler dans les banlieues, de la Seine-Saint-Denis aux cités du nord de Marseille, pour se rendre compte que SOS-Racisme colle davantage, depuis cette évolution, à la morne réalité du terrain.

Cette évocation des transformations de la composition de l'association et de sa direction, fait écho à deux critiques couramment adressées à SOS-Racisme par certaines associations « beurs » : celle de ne pas comporter suffisamment de militants et de responsables « issus de l'immigration maghrébine » et celle d'être trop sensible à l'influence de l'UEJF et de son président Eric Ghébali, en particulier sur la question des relations entre Israël, l'O.L.P. et les pays arabes. Les beurs de SOS n'apparaissent pas ici comme des « beurs de service », que l'association pousserait devant les caméras mais qui ne joueraient qu'un rôle subalterne dans sa direction (reproche que les associations « beurs » leur ont souvent fait), mais au contraire comme de vrais militants capables de « s'engueuler » avec les membres de l'UEJF appartenant souvent à SOS depuis sa fondation[187].
    Parallèlement à ce changement dans la composition de SOS-Racisme, Bertrand Le Gendre considère que l'association transforme ses modes d'action et qu'elle devient moins « médiatique », en réponse aux critiques qui l'accusaient de n'exister que devant une caméra de télévision. Selon le journaliste, SOS commencerait donc à situer son action « sur le terrain », en banlieue et dans les cités, là où vivent les populations « issues de l'immigration ». Bien que les responsables de l'association émettraient sans doute quelques réserves devant cette présentation de la « nouvelle légitimité » de SOS qui fait remonter leur « début d'enracinement » à une date récente, ils sont cependant plutôt satisfaits de se voir décerner un brevet d'authenticité et d'implantation sur le terrain :

Du coup, SOS a changé. Longtemps virtuose du tam-tam médiatique, la voilà désormais aux prises avec la réalité moins riante de l'immigration. Si la tâche est titanesque, elle ne semble pas effrayer SOS-Racisme qui commence à ouvrir ici ou là des “maisons des potes” destinées à prouver que “l'intégration, ça marche quand on s'en occupe”. Mi-maisons de quartiers, mi-MJC, ces “Maisons des potes” [...] offrent aux habitants déracinés des cités HLM les services les plus divers : depuis les cours de rattrapage pour les gosses maghrébins scolairement en perdition, jusqu'à la vente de billets pour concerts de rock. Ce début d'enracinement dans les banlieues explique que SOS-Racisme n'ait désormais qu'un mot à la bouche, fruit de cet empirisme de terrain : l'intégration.

SOS se trouve ainsi justifié sur le plan de son action concrète et de son implication sur le terrain. Bertrand Le Gendre propose alors un résumé des thèses de SOS sur l'affaire du foulard islamique, qui n'en fait pas une défense dogmatique d'un « droit à la différence » abstrait, mais une prise de position « empirique » dictée par la connaissance réelle du « terrain » :

Le même empirisme explique la réaction de SOS-Racisme à propos du port du foulard islamique à l'école publique, réaction que Harlem Désir s'est époumoné, ces dernières semaines à exposer : si on laisse faire, “le jean finira par l'emporter sur le tchador” ; “les religions ne se développent jamais aussi bien que dans les catacombes”, etc. Peu sensibles à ces formules que le président des “potes” usine si bien, nombre “d'intégristes de la laïcité” comme on dit sous cape à SOS-Racisme, se sont éloignés de celles-ci.

SOS n'apparaît donc ni comme un mouvement « différencialiste », ni comme un mouvement favorable au port du foulard mais simplement comme une organisation qui a une conception particulière de la meilleure façon de faire disparaître les foulards de l'école. Résumant le portrait qu'il vient de consacrer à SOS-Racisme, Bertrand Le Gendre écrit :

Ebranlée par les succès du Front national, désespérant de la gauche, SOS-Racisme n'a pourtant rien perdu de son punch. La boutique tourne, tandis que le mouvement s'enracine petit à petit dans les cités d'HLM. Ce qu'elle a cédé en scintillement cathodique, l'association d'Harlem Désir l'a gagné en densité. Surgie sans crier gare, il y a cinq ans, du cerveau et des tripes de jeunes vieux routiers du militantisme, elle fait désormais partie du paysage politique, qu'elle a bousculé. [...] Le racisme, qui résiste aux chansons et aux bon sentiments, est toujours là. “SOS” aussi, qui s'est convaincue qu'elle avait affaire à un gros morceau et en a tiré les conséquences, quitte à heurter quelques-uns de ses amis d'hier.

L'article en forme de bilan de Bertrand Le Gendre passe donc en revue l'ensemble des critiques souvent adressées à l'association concernant son caractère politique, son mode de financement, sa faible représentativité et son « implantation sur le terrain » réduite. Le propos du journaliste du Monde est parfois très proche de ce qu'écrivent à la même époque ses confrères du Figaro ou du Quotidien de Paris, en particulier concernant l'engagement politique des responsables de l'association ou les subventions publiques reçues par SOS. Toutefois, les informations qu'il donne sont toujours connotées positivement : cas apparemment exceptionnel dans sa profession, Bertrand Le Gendre ne semble pas considérer comme scandaleux, pour un mouvement antiraciste, de « faire de la politique », ni pour une association, d'être subventionnée. Il reconnaît en outre à SOS deux qualités que la presse lui dénie souvent, celle d'être relativement indépendant du PS et celle d'être une association qui « commence à s'enraciner » dans les banlieues. Il n'est donc pas étonnant que cet article ait été très favorablement accueilli par les permanents de SOS-Racisme, puisque l'image qu'il présente de l'association est, à bien des égards, celle qu'ils souhaiteraient donner.

    L'enquête de Bertrand Le Gendre reste pourtant isolée parmi les articles consacrés à SOS publiés par le Monde. S'il est probablement le journaliste qui connaît le mieux l'association, il n'est pas quotidiennement en charge des « problèmes de l'immigration », qui demeurent couverts par Robert Solé et Philippe Bernard. Cet article n'annonce donc nullement une évolution de la tonalité des articles du Monde à l'égard de l'association. Quelques mois plus tard, Robert Solé juge que « SOS-Racisme cherche un second souffle » et estime qu'il « traverse un moment difficile. Le mouvement ne s'est toujours pas remis de l'affaire des foulards. D'un conflit local, à Creil, il avait contribué – avec le MRAP – à faire un débat national, mettant l'accent sur le racisme anti-arabe, sans tenir compte des autres aspects (intégrisme musulman, statut de la femme, etc.) auxquels beaucoup de Français, à gauche comme à droite, allaient être très sensibles. SOS a ensuite légèrement rectifié le tir, en insistant sur le rôle irremplaçable de l'école publique pour “résister à l'obscurantisme”. Mais il était un peu tard »[188]. Le journaliste ajoute que « [...] Le mouvement est victime aussi du discrédit qui frappe l'ensemble de la classe politique. [...] Nul n'ignore d'ailleurs ses liens avec certains cercles socialistes et ses bonnes relations avec l'Elysée »[189].

    Le codage réalisé fait apparaître une nette augmentation du nombre d'articles codés négatifs consacrés par Le Monde à l'association à partir de « l'affaire du foulard » (voir tableau 1). Entre mai 1988 et septembre 1989, 34 % des articles du corpus ont été codés positifs contre aucun codé négatif ; entre octobre 1989 et le 15 janvier 1991, si 39 % des articles sont encore codés positifs, 11 % apparaissent négatifs ; entre le 16 janvier 1991 et décembre 1992, 22 % des articles sont codés positifs et 22 % négatifs[190]. On constate en outre une diminution globale du nombre d'articles citant SOS qui passe de 50 à 21 entre 1989 et 1991 dans le corpus et de 146 à 110 durant la même période selon la recherche sur le CD-Rom (voir tableau 5). Si les articles codés « favorables » sont encore nombreux[191], y compris parfois sous la signature de Robert Solé[192] et surtout de Philippe Bernard[193], la tonalité du journal est cependant nettement plus critique qu'auparavant, tandis que la part du Monde dans l'ensemble des articles consacrés à l'association tend à décroître entre 1989 et 1992[194]. Alors que nous avons pu souligner que la critique de SOS se faisait avant « l'affaire des foulards » sur un mode allusif, et sans toujours citer directement l'association, les journalistes tendent à prendre moins de précautions envers l'association après la polémique de Creil et à adopter un ton critique beaucoup plus direct qu'auparavant.
    Les prises de position de l'association durant la Guerre du Golfe vont encore accentuer la tonalité critique de la couverture du Monde. La rédaction du journal tend à donner la parole à des acteurs qui mettent en cause la participation d'Harlem Désir et de SOS-Racisme aux manifestations contre la guerre[195] et publie plusieurs articles détaillant les dissensions que les positions pacifistes de l'association provoqueraient en son sein[196]. Il est cependant difficile pour le journal Le Monde de critiquer ouvertement les organisations qui ont pris des positions « pacifistes » sans apparaître se départir de son attitude « d'objectivité ». Notre hypothèse est que pour mettre en cause une association antiraciste, qui bénéficie généralement d'un préjugé favorable, il est nécessaire de justifier publiquement la pertinence des critiques. En outre, la position de nombreux médias ou acteurs publics leur rend difficile l'utilisation de certains arguments critiques ; ainsi les journalistes du Monde ou de Libération, même s'ils considèrent que SOS-Racisme est trop proche du Parti socialiste ou trop « à gauche » alors qu'ils souhaiteraient un antiracisme plus « œcuménique », ont plus de mal que leurs confrères du Figaro ou du Quotidien de Paris à formuler une critique à partir de cet argument. Lorsque, jour après jour, SOS-Racisme organise des manifestations pour protester contre l'apartheid en Afrique du Sud ou contre les « crimes racistes », c'est-à-dire incarne et défend des causes difficilement critiquables dans le contexte politique français, les acteurs publics ou les journalistes qui cherchent à mettre en cause l'association sont donc contraints de trouver des angles d'attaque pertinents pour espérer être entendus. La critique de la défense du « droit à la différence » qu'aurait soutenue l'association avant 1987 puis lors de « l'affaire des foulards » est un moyen d'obtenir un tel « angle critique » pour mettre en cause une organisation antiraciste sans faire apparaître de motifs d'ordre politique. De nombreux journalistes utiliseront ainsi les livres de Pierre-André Taguieff pour critiquer, au nom d'un antiracisme mieux compris, les « incohérences » du discours des associations antiracistes et en particulier les effets pervers supposés de la défense du « droit à la différence »[197]. Si Pierre-André Taguieff n'a jamais écrit que SOS-Racisme était coupable d'avoir tenu un discours « différencialiste »[198], la publication de son livre Face au racisme, après la guerre du Golfe[199], lui donne l'occasion, au cours des nombreuses interviews qu'il donne alors, de critiquer publiquement l'association en utilisant d'autres arguments .

Les mobilisations antiracistes des années 80 se donnaient en effet pour objectif de stopper la progression du Front national : l'antiracisme de la dernière décennie aura été pour l'essentiel un mouvement anti-lepéniste, dont l'action s'est concentrée sur l'illégitimation d'un parti et de son leader (Le Pen), supposés incarner “le racisme”. Or en dépit des sanctions judiciaires, des discours conjuratoires et des rassemblements expiatoires, le parti de la “haine organisée” n'a point disparu de l'espace politique français. [...] L'instrumentation politique de l'antiracisme a permis à certains courants et à certaines formations, et pas seulement à gauche, de se donner une identité idéologique de substitution, au même titre que le pacifisme inconditionnel, le tiers-mondisme ou l'antisionisme démonologique. [...] La mobilisation antiraciste des années 80 a été pour l'essentiel une mobilisation par le haut, à la fois politisée et fortement médiatisée (fêtes et spectacles). Les grands rassemblements et les coups sans lendemains ont contribué à disqualifier le militantisme au quotidien. La “juvénilisation” du mouvement antiraciste, symbolisé par SOS-Racisme, a vite trouvé ses limites, non seulement en raison de sa stratégie de parrainage par des stars médiatiques qui lui conférait un parfum à la fois élitiste et apolitique (un “fan-club” antiraciste), mais encore du fait que, lancé comme une mode, l'antiracisme ne pouvait que se démoder (à partir de 1989)[200].

En donnant la parole à Pierre-André Taguieff ou en utilisant la critique de l'antiracisme et du « différencialisme » développée dans La force du préjugé, les journalistes du Monde peuvent adopter une position critique à l'égard de SOS-Racisme sans paraître mettre en cause une association qui n'aurait pas démérité dans la poursuite de ses objectifs « antiracistes ». En effet, l'utilisation du thème du différencialisme permet de considérer SOS-Racisme comme une association « communautariste » dont l'action contribue à organiser les immigrés autour de leur appartenance ethnique, puis à dresser ces communautés les unes contre les autres selon le répulsif « modèle américain ». De même, la critique de Pierre-André Taguieff de la « médiatisation » et de la « juvénilisation » de l'antiracisme contribue à souligner l'inutilité et la nocivité de l'antiracisme développé par SOS. Ces mises en cause forment une véritable injonction, adressée aux vrais antiracistes, de se détourner d'une association dont l'action apparaît aussi contre-productive. Cette critique de l'antiracisme se révèle plus destructive que ne semble le souhaiter Pierre-André Taguieff, car entre 1991 et 1992, SOS-Racisme est désigné dans la presse comme étant en partie responsable de l'augmentation de l'influence du Front national et du développement des idées « racistes ». Il semble donc désormais impossible de soutenir une action antiracisme. Ainsi, voici comment Philippe Bernard rend compte (sans ironie apparente) d'un colloque intitulé « trois jours sur le racisme » organisé par le mensuel Passages et la Maison des Sciences de l'Homme [201].

Peut-on encore lutter contre le racisme et la xénophobie sans se jeter dans la gueule du loup ? La question taraude bien des militants antiracistes qui craignent que la simple évocation des questions ethniques ou d'immigration ne fasse le jeu de l'extrême droite. [...] “On a parlé du racisme à tort et à travers. Il arrive que les mots créent une partie de la réalité qu'ils prétendent décrire” a estimé Marc Augé. [...] M. Philippe Marchand, ministre de l'intérieur, [...] n'a pas hésité à égratigner “certains antiracistes convaincus” qui en arrivent à « forcer le trait et à porter “des accusations non fondées qui ne servent pas leur cause”. M. Marchand a ainsi estimé que sur les 500 meurtres dénoncés comme racistes durant les cinq dernières années, dix seulement ont pu être recensés comme tels. [...] Le colloque a ainsi implicitement appelé les organisations antiracistes, dont aucune n'avait été invitée, à faire leur autocritique, pour sortir de l'impasse[202].

Cependant, jusqu'en 1991, on ne peut pas dire que le journal Le Monde soit devenu hostile à SOS. Le nombre des articles codés positifs reste supérieur à celui des articles codés négatifs jusqu'en 1990 (voir tableau 1). Ce n'est qu'à partir de la guerre du Golfe que le nombre d'articles du Monde codés positifs baisse significativement. L'évolution semble se faire en trois phases : entre l'élection présidentielle de 1988 et le début de « l'affaire des foulards » en octobre 1989, la part des articles codés positifs décroît tandis qu'augmente celle des articles codé neutres ; à partir de novembre 1989 apparaissent des articles codés négatifs mais qui restent cependant moins nombreux que les articles codés positifs ; enfin après la guerre du Golfe, il y a autant d'articles codés négatifs que positifs. Dans le tableau récapitulatif 6, nous considérons que la couverture du Monde peut être estimée « positive » jusqu'à l'élection présidentielle, puis « neutre » entre celle-ci et le début de la guerre du Golfe et enfin « négative » jusqu'à la fin de 1992.

Tableau 6

Période Polarité

1985
03-1986

03-1986
22-08-1987

22-08 1987
05-1988

06-1988
09-1989

10-1989
15-01-1991

16-01-1991
1992

polarité

+

+

+

neutre

neutre

-


Orientation des articles du journal le Monde vis à vis de SOS

Conclusion

La popularité de SOS-Racisme – mesurée, par exemple, à sa capacité à faire porter ses badges ou ses autocollants dans les manifestations antiracistes, ou encore au nombre de comités « Stop-racisme » qui apparaissent ou maintiennent leur activité – semble très sensible à ce que les journaux publient à son propos, sans doute en partie parce que la plupart des gens ne connaissent et ne jugent son action qu'à travers les comptes-rendus et les appréciations des journalistes. L'étude de la couverture que le Monde a consacrée à l'association a permis de mettre en lumière l'importance du rôle des journalistes dans la définition de l'orientation des articles. Toutefois, cette autonomie relative des journalistes dans le traitement de leur objet ne s'exerce que dans la mesure où ils satisfont aux exigences de mise en forme de l'offre journalistique de leur rédaction. Ainsi, ce n'est que lorsque la ligne défendue par le journaliste entre en contradiction avec les choix de couverture de la rédaction ou avec le ton global propre au titre, que la hiérarchie du journal est susceptible d'intervenir. Dans le cas de la couverture de SOS-Racisme par Le Monde, le responsable du service société, chargé ordinairement de traiter des « problèmes de l'immigration » était également le défenseur d'une ligne éditoriale critique envers l'association. On peut faire l'hypothèse que l'organisation interne du journal Le Monde, qui accorde aux journalistes une autonomie relative plus forte que dans d'autres titres[203], rendait difficile l'intervention de la hiérarchie de la rédaction ou de journalistes issus d'autres services dans la couverture de SOS-Racisme, considérée comme relevant de la compétence du seul service société[204]. Une telle intervention aurait sans doute pu être justifiée dans un contexte d'opposition politique forte (par exemple avant des élections) lorsque la rédaction du journal est susceptible d'imposer une ligne politique cohérente à ses journalistes. Or, en dehors d'une courte période avant les élections présidentielles de 1988, la rédaction du Monde cherche au contraire à se démarquer d'une image publique trop proche des responsables gouvernementaux socialistes et n'est donc nullement disposée à se montrer ouvertement favorable à une organisation qui apparaît au Monde soit trop « à la mode » soit trop « liée » au PS.
    Toutefois, il faut souligner que Robert Solé et Philippe Bernard ont toujours mis en cause SOS-Racisme « à la façon du Monde », « c'est-à-dire avec une certaine retenue, une certaine prudence, en attendantde voir »[205]. Le Monde, contrairement au Quotidien de Paris ou au Figaro, n'a jamais été en première ligne dans la dénonciation de la « politisation » de l'association, de son mode de financement « gouvernemental » ou de son manque « d'implantation » dans les banlieues. Ainsi, la couverture du Monde consacrée à SOS reste abondante et courtoise entre 1985 et 1988, pour devenir progressivement plus critique à partir de 1989 et de « l'affaire des foulards ». Ce n'est que lorsqu'une large partie de la presse et de la classe politique « de gauche » aura changé d'attitude à l'égard de SOS-Racisme que le Monde accentuera sa mise en cause, contribuant ainsi à officialiser un nouveau « consensus » public sur l'organisation. Ce retournement dans le jugement que les journaux « de gauche » et Le Monde portent publiquement sur SOS se révélera particulièrement néfaste pour l'association : l'unanimité critique de la presse permettra aux journalistes de la télévision, paralysés jusqu'alors par leur obligation de « neutralisation » politique, de faire des reportages plus désobligeants qu'auparavant à l'égard de SOS. La diffusion télévisée de ces critiques contribuera, bien plus que les articles de la presse écrite, à transformer l'image publique de l'association.
    L'étude des articles du Monde consacrés à SOS-Racisme montre que si la dégradation de son image publique est progressive, les années 1988 et 1989 marquent une forte diminution des articles codés « positifs » et au contraire une augmentation de ceux codés « négatifs ». Tout se passe comme si, à partir de 1988-1989, il était devenu légitime de critiquer SOS-Racisme ou, tout au moins, comme si la mise en cause d'une organisation antiraciste dans un contexte de développement de « l'extrême droite » n'était plus illégitime. Il est particulièrement étonnant que le changement d'attitude des journaux « de gauche » soit remarquablement simultané et corresponde à l'arrivée de Michel Rocard à Matignon et aux premières critiques de SOS à son égard. Nous montrerons ultérieurement que ce retournement de tendance de la presse s'explique par la conjonction de plusieurs facteurs liés aux contraintes structurelles et aux transformations conjoncturelles du système politique français.